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vendredi 9 juin 2017

L’ÉLOGE DE L’IMPERFECTION



Les physiciens affirment que nous habitons dans un Univers continuellement en train de s’auto-créer, de s’auto-développer et de s’auto-organiser à travers un processus de transformation sans fin qui est à l’origine de l’époustouflante variété, complexité et nouveauté des formes physiques émergentes, qui sont et qui valent plus que la somme des éléments qui les composent. Un excellent exemple de cela est l’eau, dont la forme physique et les propriétés extraordinaires n’auraient jamais pu être déduites de la nature des deux éléments simples qui la composent. La formation de l’eau est seulement un des innombrables exemples de l’apparition, à tous les niveaux évolutifs de l’Univers, de ce que les scientifiques appellent les « propriétés émergentes ».

Nous faisons donc partie d’un Univers extrêmement créatif. La créativité humaine, qui si souvent nous étonne, n’est qu’une expression d’une dynamique qui est présente depuis toujours dans les entrailles du Cosmos. Notre évolution comme espèce, notre développement fœtal, les étapes de notre maturation individuelle psycho-physique, ne sont que l’expression de cette tendance à transformer la réalité, propre à l’Univers depuis ses origines.

Pendant des millénaires les hommes ont cru que le monde naturel était immuable et que les créatures de ce monde étaient sorties des mains du Créateur dans une forme parfaite et définitive. Pendant des millénaires les hommes ont cru aussi que le monde était statique, régi par des lois invariables et éternelles qui assuraient autant son bon fonctionnement, que la perfection de sa nature, dans l’ordonnance globale de la création.

On pouvait ainsi penser et imaginer un état de perfection applicable à chaque créature et valable pour chacune d’elles, l’homme inclus. Ainsi la Bible, dans le récit mythique de la création, présente un monde idéal, un Éden, où l’homme et la femme vivent dans un état de perfection originelle. De son côté, la doctrine chrétienne, bâtie fondamentalement sur la pensée mythique, avait réussi à convaincre les chrétiens de l’existence d’un monde divin parfait, surnaturel, au-delà et au-dessus de l’imperfection du mode matériel, siège de toute perfection et accessible seulement à ceux qui aspiraient à la perfection dès ici-bas.

Dans la religion chrétienne le résultat de cette pensée mythique a fait en sorte que la quête de la perfection est devenue, depuis toujours, le rêve, l’aspiration et, souvent, l’obsession de tout bon chrétien, ainsi que le but de toute âme pieuse et « généreuse », convaincue qu’elle ne pouvait réaliser son salut qu’en cherchant à atteindre l’idéal d’une vie parfaite.

Dans le christianisme catholique, la conviction de la nécessité d’atteindre cet état de perfection afin d’assurer son bonheur éternel, a été tellement forte et influente, qu’au sein de l’Église Catholique ont été créées des structures et des institutions spécialisées dans la production de la perfection.

Dans l’univers statique, immuable de la pensée mythique, il était normal de proposer des modèles fixes et stables de perfection, auxquels tous devaient aspirer. Des millénaires de pensée mythique sont difficiles à effacer ! Aujourd’hui encore, dans notre monde moderne, un peu partout dans les arts, les spectacles, la mode, les médias, la publicité, dans les exigences et les dispositions de la société autant civile que religieuse, nous sommes encore sous l’influence de ces modèles de perfection figée et standardisée. Ces prototypes de perfection tendent toujours à s’imposer, avec la force de l’obligation et de la nécessité à l’admiration et à l’imitation de gens simples, ordinaires qui écoulent le gros de leur existence dans la routine de la médiocrité, de la banalité et de l’insignifiance. Ce sont généralement des modèles d’une perfection chimérique, fausse, trompeuse, irréelle, pratiquement impossible à atteindre. Ce sont des modèles destinés à laisser derrière eux des vies brisées, dans l'illusoire effort de conquérir une impossible perfection.

Aujourd’hui encore, malgré les acquis des sciences modernes, qui nous informent sur l’impossibilité dans la nature d’éléments et de structures fixes et immuables et donc parfaites, nous continuons, malgré tout, à parler et à proposer des modèles de perfection. Ainsi dans le langage et la littérature courante, il est souvent question d’élève modèle, de professeur modèle, de commis modèle, de gérant modèle, d’employé modèle, d’épouse modèle, de famille modèle, des modèles de beautés…

Dans l’Univers qui nous a produit et qui nous accueille la perfection pourtant n’existe pas. Dans l’Univers rien n’est parfait, mais tout est perfectible. Dans la réalité de notre monde, rien ne reste égal à lui-même pendant longtemps. Mais tout, absolument tout, à travers le jeu réglé et en même temps chaotique du hasard, de l’essai, de la composition et de la décomposition, est soumis à un continuel processus de transformation et d’évolution vers un but qui n’est jamais précis ou prévisible, mais toujours aventureux, riche en accomplissements de tout genre et toujours extraordinairement fécond et surprenant.

Dans l’Univers, le manque, la limite, la perte, la destruction, la mort, constituent les conditions indispensables à la naissance de la nouveauté, de la diversité, de la complexité, de la valeur, de la qualité, de la beauté et de la vie. Dans un Univers « émergeant » donc, l’idée même de perfection ou de modèle de perfection n’a pas beaucoup de sens, puisqu’une telle idée comporte nécessairement celle de stabilité, d’immobilité, d’inaltérabilité, étant donné que l’on ne peut rien changer, ni rien ajouter, ni rien soustraire à ce qui est déjà parfait. L’idée de perfection est donc incompatible avec l’idée de changement, de transformation et d’évolution.

Imposer donc des modèles de perfection, équivaut à vouloir couler les individus dans des moules qui les figent dans l’immobilité d’une vie standardisée et homologuée et qui les empêchent de se développer et d’évoluer selon l’originalité, les potentialités et les traits souvent non classifiables et parfois sauvages de leur personnalité. Aujourd’hui, on ne veut pas être à la traîne des autres. On veut être des personnes libres, émancipées, indépendantes. On veut être les maîtres et les artisans de son destin. On veut se sentir responsables autant de nos failles que de nos succès. On veut bâtir notre vie d’une façon unique et originale. On ne veut pas être des copies, mais des originaux. On veut être uniques. Ce que les autres ont été ou ce qu’ils ont accompli, cela intéresse, peut-être, notre curiosité intellectuelle, mais n’affecte ni nos choix existentiels, ni nos comportements. Nous comprenons, en effet, que les chemins par lequel les autres ont passés pour accomplir leur vie ne sont et ne seront jamais semblables aux nôtres ; car chacun a son propre but à atteindre et chacun veut choisir lui-même l’itinéraire qui va l’y conduire. Aujourd’hui nous détestons de plus en plus autant les plans de route imposés, que les voyages organisés.

L’histoire ancienne et récente nous enseigne que les modèles de perfection, les grands idéaux, les grands projets de renouveau universel, de « nouvelle évangélisation », les grands mouvements idéologiques qui cherchent à éradiquer le « mal » et à instaurer des sociétés parfaites, sombrent presque inévitablement dans la barbarie, dans les horreurs et les aberrations du crime institutionnalisé. Comme cela est bien illustré par l’adage populaire qui dit que celui qui cherche à faire l’ange, devient un démon.

Aujourd’hui l’observation du Cosmos nous enseigne que la nature a horreur, non pas du vide, comme on croyait autrefois, mais de la perfection. On peut donc affirmer que la nature aime l’imperfection et qu’elle a besoin de l’imperfection pour mettre en œuvre son processus de création de formes d’être toujours nouvelles, toujours différentes et toujours plus accomplies. La perfection tue autant la vie que la créativité.

Les gens de la modernité commencent à se rendre compte des dégâts et des inconvénients que peut causer dans la vie d’une personne la quête et l’obsession de la perfection morale et spirituelle exigée par la religion ; ou par le culte des modèles classiques de perfection physique, sociale, économique, politique, proposés par les clichés d’une certaine culture et mentalité bourgeoises et traditionnelles.

C’est pour cela qu’on assiste aujourd’hui à une tendance généralisée à envoyer par-dessus bord grand nombre d’attitudes, de comportements, de valeurs hérités du passé. On veut créer du nouveau, de l’inédit dans tous les domaines de la vie et de l’activité humaine : les arts, la danse, la musique, la sexualité, les rapports dans le couple et la famille, la façon de s’habiller, de se coiffer, de communiquer, de traiter les femmes, de consommer, de travailler, etc.

On ne veut pas être parfait ; on ne veut plus être parfait ; on ne pense même plus à être parfait ; on aime être imparfait, parce qu’on désire être traités en humains. Parce qu’on voudrait que nos écarts et nos faiblesses humaines soient regardés avec l’amabilité, l’indulgence, la compréhension, la bienveillance, la compassion de l’adulte qui court avec tendresse et sollicitude vers l’enfant inexpérimenté qui, sur la route, est tombé de sa bicyclette.

On a compris que la perfection n’existe pas en notre monde. On a donc développé une répulsion et un rejet instinctifs envers tout modelé et toute proposition de perfection qui nous viennent d’ailleurs. Dans ces propositions de perfection, on subodore la tromperie, l’arnaque et exploitation de la naïveté et de l’ignorance de la part d’instances (séculières et religieuses) avides et sans scrupules. On ne croit plus en des formes de perfection qui nous viendraient d’en haut et qui nous sont présentées comme correspondant à un état de perfectionnement valable pour nous, mais que d’autres ont cependant établies à notre place. On veut avoir le droit et la possibilité de trouver nous-mêmes les meilleures formes de notre réalisation personnelle, ainsi que les meilleures formules de notre beauté et de notre bonheur.

Nous voulons avoir droit à l’imperfection. Nous voulons avoir la possibilité de nous éloigner des règles établies ou imposées par d’autres ; nous voulons avoir la liberté d’enfreindre les tabous, les interdits ; de sortir des normes, de faire à notre tête, de choisir notre image, de mettre en valeur les traits typiques de notre personnalité, indépendamment de l’approbation et du jugement des autres. Nous préférons être des loups plutôt que des moutons. Nous préférons être de transgresseurs plutôt que des suiveurs.  Nous voulons être acceptés avec nos défauts, nos limites, nos faiblesses, nos infirmités, nos handicaps, comme étant une partie normale, nécessaire et constitutive de notre nature et même comme faisant partie de la « perfection » de notre humanité, et nous refusons d’être confrontés à des modèles ou à des normes de perfection imposés d’autorité. A part pour les torts ou le mal infligé à autrui, nous n’acceptons plus aujourd’hui d’être jugés pour nos convictions, pour nos choix, pour nos orientations sexuelles, pour nos écarts de conduite, pour nos erreurs ou nos défauts ou pour nos fautes personnelles. Nous ne supportons plus d’être condamnés pour nos « péchés ».

Maintenant nous sommes beaucoup plus indulgents envers nous-mêmes, car nous comprenons que nous ne serions pas vraiment des humains, si nous étions sans tares et sans défectuosités. De la nature dans lequel nous vivons, nous avons appris que c’est à travers l’agencement continuel de nos succès et de nos déboires, de nos défaites et de nos victoires, de nos pertes et de nos acquisitions, de nos ruptures et de nos réparations, de nos forces et de nos faiblesses, de nos ombres et de nos lumières, que nous réussissons  finalement à donner la meilleure forme à la construction de notre existence.

Par cette attitude, nous nous insérons instinctivement dans le courant de la réalité cosmique, dont nous sommes parties intégrantes et dont nous reproduisons les dynamiques dans le déploiement de notre existence. Nous sommes, évidemment, appelés à nous débarrasser de nos schémas de pensée, de nos préjugés culturels et de siècles d’endoctrinement religieux systématique, pour arriver à assumer cette attitude, faite autant d’humilité que de bienveillance et de fierté envers la nature de notre humanité.

Malheureusement, en Occident, depuis plus que deux millénaires, la doctrine chrétienne nous a orientés vers une toute autre direction. Certes, si d’un côté, l’Église nous a sans cesse rabaissés, calés, déprimés, culpabilisés, en insistant, jusqu’à la nausée, sur l’état fondamentalement perverti, bâclé et corrompu de notre nature humaine ; de l’autre, elle nous a continuellement séduit avec l’illusion et l’espérance d’une restauration et d’une perfection possibles et même définitives, accessibles à tous ceux et celles qui s’abandonnent à elle et se laissent conduire par elle.

C’est pour cette raison que le monde occidental, qui a baigné pendant des siècles dans l’atmosphère chrétienne, a tellement de difficulté aujourd’hui à faire passer dans la conduite de sa vie et la structuration de sa pensée, les conclusions, pourtant évidentes, de la cosmologie moderne. Malgré l’augmentation générale du niveau de culture et des connaissances, seulement une infime minorité d’individus a pris conscience que les humains ne sont qu’une expression passagère et provisoire des rythmes évolutifs de l’Univers. La majorité de gens pensent encore être le produit fini, la dernière mesure éclatante et le point d’orgue triomphal, par lesquels le Créateur a couronné la symphonie parfaite de sa création. Une création qui leur est soumise, qui leur appartient et de laquelle ils se considèrent les rois et les maîtres et donc en droit de l’exploiter comme bon leur semble.

Il est vraiment surprenant de constater, qu’aujourd’hui encore, en plein XXIe siècle, le monde des religions en général et de la religion chrétienne en particulier, n’éprouve aucune difficulté à jongler avec le concept de « perfection» et à le proposer à ses fidèles comme une marchandise plutôt chère et difficile à obtenir, mais cependant toujours largement disponible sur le marché, pour ceux et celles qui ont assez de moyens pour en payer le prix. L’Église catholique a même mis sur pied un vaste et complexe réseau d’organismes (Instituts de vie consacrée–IVC) spécialisés dans la production de la perfection (conçue, rien de moins, comme une reproduction et une participation dans l’âme humaine de la perfection même de Dieu). Si l’Église reconnaît que la quête de la perfection n’est pas l’affaire de tout le monde et que la majorité de ses fidèles se contente de vivre une vie bien prosaïque et ordinaire, elle admet cependant qu’il existe une élite d’élus qui, touchés par la grâce de Dieu ou par le feu sacré de l’ambition ou de la prouesse spirituelles, se lancent avec détermination dans la pénible et ardue entreprise de la conquête de la perfection.

Toutefois, étant donné qu’il ne peut s’agir évidemment ici que d’une perfection spirituelle et intérieure et donc ni contrôlable ni vérifiable avec les techniques de l’analyse empirique, on ne pourra jamais savoir et dire avec certitude si cette quête de la perfection, proposée par la religion, obtient vraiment des résultats et si elle arrive vraiment à donner ce qu’elle offre ou à réaliser ce qu’elle promet. Depuis toujours l’Église a bâtie son assurance doctrinale et la solidité de sa structure sur l’impossibilité de la vérification, et donc sur l’impossibilité, de la part de quiconque, de nier, de démentir et de contester autant les contenus de ses dogmes, que la réalité des avantages et des accomplissements spirituels qu’elle promet à ses fidèles.

Il faut dire aussi que l’Église n’est pas particulièrement préoccupée, ni concernée, ni intéressée par les résultats effectifs, obtenus ou pas, de son action dans la vie des personnes. La seule chose qui la préoccupe c’est uniquement la soumission et la foi de ses fidèles en l’efficacité de ses procédures et de ses moyens de perfectionnement spirituel, afin d’assurer, à intérieur de l’institutions ecclésiale, un bon achalandage sur le marché de l’offre et la demande de la perfection spirituelle ou de la sainteté.

Dans ma vie, j’ai souvent l’occasion de côtoyer des gens d’Église qui pensent être de personnes «bien». Et cela, non seulement dans le sens qu’ils sont convaincus de n’avoir rien à se reprocher et de ne jamais avoir fait du mal à qui que ce soit ; mais surtout parce qu’ils croient établis dans un état d’excellence intérieure qui les satisfait pleinement. Ils se sentent «bien» comme il sont et tels qu’ils sont. Ce type d’individus ne ressent aucun besoin de changer.

 Ces personnes ne pensent peut-être pas qu’elles sont parfaites, mais elles croient que l’état dans lequel elles se trouvent, l’ordre qu’elles ont reçu, les vœux qu’elles ont prononcés, les principes qui les orientent, les valeurs qui les inspirent, le style de vie qu’elles mènent, l’institution dont elles font partie, la religion qu’elles professent…, constituent pour elles un gage et une garantie de perfection. Ce genre de personnes ont un défaut de vision intérieure. Elles ne voient pas le monde dans la variété extraordinaire de ses couleurs. Elles ne perçoivent la réalité qui les entoure qu’en noir et blanc. Ils ont une conception dualiste de la réalité qui le pousse à diviser les humains en deux catégories opposées : eux et les autres, les bons et le méchants, les sauvés et les perdus, leur religion qui est la seule vraie et toutes les autres religions qui sont fausses, ceux qui sont dans la vérité et ceux qui sont dans l’erreur, les leurs et tous les autres, nous, les croyants destinés au paradis et tous les autres infidèles condamnés à l’enfer.

Évidemment, ces personnes se considèrent meilleures que toutes les autres, supérieures aux autres, plus proches de Dieu que tous les autres, préférées de Dieu, dans les bonnes grâces du Tout-Puissant et a donc autorisées à regarder le monde du haut de leur état de perfection et à le juger. Elles appartiennent à la classe des élus. Si habituellement elles se vantent de ne jamais faire du mal à personne, rarement on les verra s’engager et se  dépenser pour faire du bien au plus grand nombre. Si elles arrivent à être conscientes de leurs failles et de leurs défauts, ce n’est que pour les excuser et dire que, finalement, leurs peccadilles, ne sont rien en comparaison des crimes et de la méchanceté du reste de l’humanité.

Je pense que la pire calamité qui puisse arriver à un individu au cours de son existence, c’est d’être soumis à un endoctrinement et à une violence psychologique tels, d’en arriver à la conviction d’appartenir à la catégorie des « élus » et des « parfaits ». Les conséquences d’une telle attitude sont catastrophiques pour la qualité humaine de la personne. En effet, ces personnes se transforment souvent en des individus hautains, hypocrites, arrogants, intolérants, haineux et violents. Ne réussissant pas à maîtriser «parfaitement» la poussée de leurs pulsions bien humaines, pour les accorder à leurs objectifs de perfection et à la hauteur à laquelle ils ont fixé la barre de leur aspirations et de leurs attentes, ils dérivent vers la névrose; ils deviennent des êtres fondamentalement insatisfaits, psychologiquement débalancés, sentimentalement tourmentés, des éternels frustrés, qui déversent sur les autres leur amertume inconsciente, leur morosité accumulée, leurs déceptions inavouées et leurs refoulements mal gérés.

J’en ai vu de catholiques parfaits marcher dans les rues, étendards déployés et tambours battant, manifester contre l’avortement, insulter les passants, briser les vitres des cliniques et proférer des menaces de mort contre les médecins qui y pratiquent.

J’en en ai rencontré de parents parfaits, à la messe tous les dimanches, qui ont chassé de leur maison le fils homosexuel et qui, quinze ans après, refusent toujours de lui adresser la parole.

 Ce sont désormais à l’ordre du jour  les nouvelles de ces parfaits musulmans qui, au nom et au cri d’Allah le Grand et le Miséricordieux, se complaisent dans l’élimination ou le massacre du plus grand nombre possible d’infidèles.

Dans les évangiles nous voyons Jésus se méfier de « justes » et des « parfaits » et se tenir loin de ceux qui se vantent d’être dans un état de perfection qu’ils cherchent à étaler à l’admiration de tous. Il sait que ce genre de personnes sont inconvertibles, car insensibles à un autre esprit, imperméables à sa prédication, réfractaires à toute proposition de conversion, de changement, d’évolution et de nouvelle vie.

Jésus fréquente plutôt et presque exclusivement les gens qui sont considérés des «pécheurs » et donc des « imparfaits », mais qui, en réalité, pour Jésus, sont ceux et celles dans lesquels il entrevoyait le bon, le fertile, le parfait terreau qui peut être labouré et travaillé, afin d’y semer et d’y faire pousser la plante de l’amour désintéressé envers tous et une nouvelle forme d’humanité.

Lors de la formation ou du développement des organismes vivants, des erreurs surviennent souvent lors de la transcription et du transfert des informations contenues dans l’ADN des cellules souches et responsables de leur structure bio-organique. Ces erreurs, si d’un côté elles sont à l’origine des nombreuses formes de cancers qui affectent la qualité de la santé et bien souvent détruisent la vie, de l’autre, elles sont aussi responsables de l’époustouflante richesse et variété de notre biosphère, ainsi que de la préservation et de l’évolution de la vie sur notre planète. Sans ces erreurs et ces déviations, il n’existerait aucune forme de beauté et de vie sur terre.

Cela nous fait comprendre que le concept de perfection (=absence d’imperfections erreurs, défectuosités) est essentiellement synonyme de grisaille, monotonie, platitude et stérilité, car, comportant nécessairement l’idée de fixité et d’immuabilité, elle ne peut donner naissance à rien de nouveau. C’est pour cette raison que la « perfection » n’existe pas dans la réalité de notre Univers. Elle n’est qu’une notion cérébrale, le produit d’une imagination primitive, d’une religiosité naïve et débordante qui a accouché du mythe de la « perfection », lorsqu'elle a imaginé l’existence d’un Dieu parfait.

La notion de «perfection» est donc un concept fictif et mythique, qui n’a aucune correspondance dans la réalité autant du monde physique, que du monde de l’esprit, propre à la nature de l’homme. Dans l’être humain la qualité de ses connaissances, de sa culture, de ses priorités, de ses attitudes, de ses agissements, de ses accomplissements, de ses relations, de ses intérêts, de ses amours… ne sera jamais parfaite, mais toujours perfectible… jusqu'à la fin des temps.

Si dans le langage courant on continue à parler de « perfection » et de «parfait», il est évident que ces termes doivent être compris et interprétés comme un artifice ou une figure littéraire ou une forme de métaphore, servant seulement à exprimer l’« excellence» de quelque chose. Leur donner un contenu ontologique, ce serait tomber dans l’insensé et l’absurde.

Il faut cependant admettre que la recherche de perfection reste un élan positif de notre cœur qui nous pousse à nous améliorer, en autant que cet élan soit accompagné à la fois d’humilité et de confiance en notre valeur, et que la perfection demeure un rêve vers lequel nous tendons incessamment, tout en gardant à l’esprit qu’il ne sera jamais totalement réalisé.

Alors soyons en paix avec nous-mêmes ! Nous sommes très bien ainsi: humains, faibles et imparfaits ! C’est ainsi que nous plaisons le plus à Dieu… et souvent aussi aux femmes et aux hommes !



BM


CHANGER NOTRE REGARD

Réflexions pour la fête de l’Ascension

(Act.1,1-11 – Mt. 28,16-20) 

Le récit de l’ascension au ciel de Jésus est une construction des évangélistes qui, comme ils ont entouré sa naissance d’événements célestes extraordinaires, ont voulu offrir une conclusion glorieuse à la vie de ce grand personnage que fut pour eux le Prophète de Nazareth, en décrivant une apothéose finale, par le recours au mythe de l’ascension au ciel, qui constituait une formule de glorification et d’exaltation assez courante dans la littérature ancienne.

Les récits d’apparitions du Ressuscité cherchent aussi à décrire des expériences spirituelles survenues chez certains disciples après la mort du Maître. Ces récits ont donc un caractère catéchétique. Ils veulent instruire les chrétiens sur la permanence de l’Esprit de Jésus dans la vie des disciples; sur la continuation de son œuvre et donc sur la prolongation de la réalité spirituelle de sa présence, au-delà de limites de sa mort physique. Ils cherchent donc à présenter aux chrétiens un Jésus toujours bien vivant qui est devenu maintenant l’inspirateur, le souffle, l’âme, la lumière, le guide, le chemin de ceux et celles qui se sont attachés à lui. Jésus continue de vivre non seulement en Dieu, mais il vit aussi en chaque disciple à travers l’Esprit qu’il leur a laissé et qui désormais inspire et anime toute leur existence.

Le récit de l’Ascension du Seigneur se situe dans la ligne de cette catéchèse. Nous ne devons donc pas nous arrêter aux détails cocasses et fantastiques du récit, mais découvrir le message que le texte veut communiquer.

Quel est ce message? Celui de l’ange aux disciples témoins de l’ascension du Seigneur : «Ne restez pas là les yeux levés à contempler le ciel… Il n’y a rien à regarder là-haut qui puisse vous intéresser! Allez, bougez, partez, engagez-vous, annoncez, enseignez, témoignez, baptisez. Car le seul lieu où se joue le destin de l’homme, n’est pas le ciel, mais la terre. Le seul lieu où l’on peut trouver Dieu, ce n’est pas là-haut, mais ici-bas et dans le cœur de chaque personne. C’est l’homme et non pas le ciel, le lieu privilégié de la présence de Dieu dans notre monde. Ce n’est plus Dieu, mais l’homme ce qui doit désormais constituer le but de vos engagements et l’objet de vos préoccupations humaines et le centre de votre amour. Maintenant, pour trouver Dieu, il faut trouver l’homme. Pour aimer Dieu, il faut aimer l’homme. Il est désormais nécessaire de renverser la direction de vos regards: on ne voit Dieu qu’en regardant l’homme. On n’atteint Dieu, qu’en atteignant l’homme. On ne touche au mystère de Dieu, qu’en touchant au mystère de l’homme, c’est-à-dire en l’aidant à découvrir et à vivre le mystère de son identification avec le Dieu qui l’habite. Il faut désormais poser sur le monde un regard différent. Il faut le regarder avec le regard de Jésus, ce qui veut dire avec un regard  plein d’amour ».

C’est ce revirement de notre regard et de nos préoccupations ce qui constitue le message fondamental de l’Ascension.

Le Maître, s’il est parti, nous a cependant laissé son regard et son esprit. Ce regard nous aide à donner du sens à la réalité qui nous entoure et nous empêche de sombrer dans l’angoisse existentielle, le découragement et la désespérance qui caractérisent souvent la vie et surtout la pensée de ceux qui n’ont pas la foi, lorsqu’ils sont confrontés aux drames, aux revers et aux malheurs de l’existence. Aujourd’hui nous sommes tous portés à jeter un regard désabusé, pessimiste, souvent défaitiste sur notre monde, échaudés comme nous le sommes par la complexité, la gravité et l’apparente insolubilité des problèmes dont souffre notre société.

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais aujourd’hui il y a de plus en plus de gens convaincus que nous sommes en train d’entrer dans une ère récessive et particulièrement obscure et inquiétante de notre histoire; que toutes les perspectives de bonheur et que tous les rêves de progrès et de bien être universel espérés après la fin de la guerre froide (1987), la chute du communisme (1991), l’arrivée des libertés démocratiques et du capitalisme libéral, sont en train de s’effondrer. On se rend de plus en plus compte que l’avidité et la bêtise humaine sont non seulement en train d’arrêter la marche évolutive de l’humanité, mais qu’elles sont en train de mettre en place les conditions létales et les explosifs qui peuvent faire sauter notre planète et conduire la race humaine à son extinction.

On a l'impression que, globalement, la qualité humaine de nos vies n’avance plus, mais recule, qu'on ne va pas vers un mieux-être, mais vers un pire-être. Dans un livre paru récemment (Le retour de l’Histoire, Éd. Boréal, 2017) au Québec, Jennifer Welsh, une canadienne, ex conseillère spéciale des Nations Unies, spécialiste en questions sociales et politiques, fait une analyse de la situation actuelle du monde. Dans son ouvrage, elle fait remarquer la réapparition de phénomènes que l’on croyait disparus depuis longtemps: génocides, famines imposées (par les conflits, les déplacements de populations), invasions, migrations massives, rivalités tribales et géopolitique. Elle arrive à la conclusion que notre société moderne est globalement en train de subir un retour en arrière sur quatre fronts principaux qu’elle identifie de la façon suivante: retour de la barbarie (en Syrie et Irak); retour de la guerre froide; retour de migrations de masse; retour des inégalités (en ce qui a trait à la richesse et aux inégalités des revenus dans nos démocraties libérales).

Ce n’est donc pas étonnant qu’aujourd’hui les gens sombrent si facilement, d’un côté, dans la déception, le découragement, la résignation, le fatalisme, et, de l’autre dans la critique amère, haineuse, l’agressivité et la violence. 

Pour nous, les chrétiens, l’annonce évangélique est là pour nous faire réaliser que sans une ouverture du cœur et de l’esprit sur une dimension plus sacrée, plus spirituelle, plus intime et plus positive de la réalité et sans une prise de conscience, et une intégration des Forces divines et donc amoureuses qui la traversent, les humains ne peuvent aller que vers leur déshumanisation et leur perte.

Le message de l’évangile nous dit que sans la foi en un Amour Fondamental et Originel qui nous porte et qui constitue le sens de notre existence, les rapports humains ne peuvent se déployer qu’à l’enseigne de l’agressivité, de l’exploitation, de la compétition farouche dans un monde fermé sur lui-même et donc sans souffle, sans horizons, sans perspectives.

Seulement si nous avons un regard transfiguré par cette foi qui nous vient de notre adhésion à Jésus, nous devenons capables d’apprivoiser la réalité, ainsi que de la rendre transparente à la présence de l’Esprit.

Seulement avec le regard de Jésus posé sur elle, la réalité devient icône, signe, parole d’une Réalité plus grande, manifestation de la présence divine qui la travaille de l’intérieur.

Nous devenons capables de comprendre que rien n’est absurde ; mais que tout a un sens, que le silence possède une Parole et que l’obscurité est traversée par une lumière. La foi en cette présence divine de l’amour dans notre monde, est le seul moyen que nous avons pour échapper à la désespérance et pour nous convaincre que nous n’avons pas le droit de baisser les bras, mais que, tous ensemble, nous avons toujours la possibilité de contrer les forces de l’égoïsme et du mal et de bâtir un monde plus juste, plus fraternel et plus humain.

L'ascension rappelle donc aux chrétiens que si Jésus vit désormais dans la vie de Dieu, c’est parce qu’il il ne l’a jamais vraiment quittée. En effet, en vivant toute sa vie dans l’amour, il a toujours vécu en Dieu. Les chrétiens doivent donc savoir, que s’ils vivent eux-aussi dans l’amour, ils vivent en Dieu et deviennent bâtisseurs de relations d’amour. Alors la confiance en les capacités humaines de l’amour comme force innovatrice et transformatrice du monde et de la société humaine devient possible. C’est une confiance qu'il faut maintenir vivante, même dans l'imprévisible, dans les moments et les circonstances les plus difficiles de l’existence. Cette confiance nous vient de la conviction que les forces de l’amour qui ont créé et qui soutiennent l’Univers et qui ont soutenu et maintenu en Vie Jésus, même au-delà de la catastrophe de sa mort, continueront à être plus puissantes que les forces destructrices de l’égoïsme, de l’avidité, de la stupidité et de méchanceté humaine.

 Ce récit symbolique de l’ascension qui introduit Jésus, l’homme moulé par l’Esprit de l’Amour, dans les hauteurs profondes de notre Univers, n’est rien d’autre qu’une parabole qui cherche à faire comprendre que la flamme de l’amour brille toujours dans les profondeurs de notre monde, même au cœur de nos nuits les plus noires et de nous gouffres les plus profonds. Elle ne demande qu'à nous éclairer.




BM

mardi 16 mai 2017

3. DU JÉSUS DE L’HISTOIRE AU CHRIST DE LA FOI


JÉSUS N’A  FONDÉ  AUCUNE  RELIGION

La théologie catholique affirme que Jésus est le fondateur de l'Église. Cette affirmation semble cependant se baser davantage sur l’idéologie que sur l’évidence historique. Les conclusions de l’exégèse historico-critique ainsi que celles de nombreuses études sur les origines du christianisme éditées dans la deuxième moitié du XXe siècle, sont unanimes à admettre que Jésus de Nazareth n'a jamais voulu fonder ni une nouvelle “religion”, ni une nouvelle organisation religieuse. Le fait que Jésus de Nazareth, à la suite de Jean le Baptiste, ait été impliqué dans un mouvement apocalyptique qui croyait imminente la fin des temps et la venue d’un Messie qui devait exercer le jugement définitif sur l'humanité arrivée à son terme, empêche d'attribuer à Jésus l’intention de vouloir commencer une œuvre destinée à se prolonger dans le temps. Jésus serait aussi perdu et mal à l'aise dans l’institution et la théologie de l'Église catholique que le Pape dans une école de Bouddhisme Vajrana.

Jésus est un juif et non pas un chrétien. Sa prédication et son message se situent à l'intérieur du judaïsme ou, si l'on préfère, à l'intérieur d'un mouvement de réforme de la pensée religieuse juive. Du Maître de Nazareth on peut affirmer avec certitude qu'il fut à l'origine d'une crise et d'une rupture avec le judaïsme traditionnel et qu’il fut l'initiateur d'un mouvement spirituel qui donna ensuite naissance au christianisme et à la religion chrétienne. Le christianisme en tant que religion n’est donc pas son œuvre, mais le produit autant de la réflexion postérieure et des circonstances historiques que le résultat de stratégies et d’intérêts humains. On trouve un écho lointain des paroles et des gestes du Galiléen dans la littérature apocryphe et canonique (Évangiles, Actes, Épîtres, etc.) de la deuxième moitié du premier siècle et du début du deuxième, dans laquelle a été consigné le témoignage de la foi des communautés chrétiennes des origines. Malheureusement, l'originalité et la nouveauté du message de Jésus de Nazareth ne se sont pas conservées longtemps. L'Évangile de Jésus s'est transformé au fur et à mesure de sa transmission. Son contenu a été interprété, sa charge explosive a été diluée et étouffée sous la logorrhée des subtilités et des byzantinismes de la spéculation philosophique au service des exigences politiques et religieuses de l’institution et du pouvoir 22 .Dans le produit final des dogmes, il est souvent difficile de retrouver la fraîcheur primitive de la prédication du Nazaréen23 . Le Christ théologique produit par cette réflexion n'a plus grand chose en commun avec le Jésus historique. L'Église prétend pourtant se référer au Jésus de l'histoire, proclamer son message et incarner son esprit. En réalité, elle ne se réfère qu’à un Christ qu’elle a fabriqué pour justifier son idéologie et soutenir son pouvoir.

Ce n'est pas mon intention décrire ici les péripéties de cette dérive, ni les détails du processus par lequel le discours chrétien, séquestré par l'institution ecclésiastique, est devenu en fait une idéologie au service du pouvoir et un système dogmatique au service de la saine “orthodoxie”. Qu'il suffise de dire que c'est la réflexion théologique de Paul de Tarse, continuée et élaborée par celle des philosophes chrétiens d'origine helléniste, qui a fournit les concepts de base permettant la transformation du mouvement chrétien en une “religion” hiérarchiquement et idéologiquement organisée.


PAUL DE TARSE ET L’ÉMERGENCE DU «CHRIST»

La grande majorité des historiens et des exégètes modernes s’accordent pour affirmer que le véritable fondateur du christianisme n'est pas Jésus de Nazareth, mais Paul de Tarse. C'est Paul le théoricien qui a su donner au mouvement spirituel issu de Jésus sa configuration théologique. C’est lui qui en a fait un système doctrinal structuré et systématique dans lequel la pensée de l'Église s'est reconnue et qu'elle a ensuite officiellement adopté.

Nous ne connaissons pas exactement quelles ont été les causes à l'origine de la conversion de ce pharisien zélé que fut Paul de Tarse. Nous savons que ce traqueur de chrétiens est devenu subitement chrétien lui-même. Ce qui a pu le faire tomber du haut de ses assurances juives et le pousser à embrasser la foi des disciples du Crucifié, restera toujours un mystère. Après coup, Paul attribuera ce renversement à une intervention du Seigneur dans sa vie. Nous ne savons pas ce qui dans le mouvement chrétien a déclenché sa conversion. Ce qui est sûr, c’est que les certitudes de ce pharisien ont été chambardées par l’“évangile” de Jésus tel qu’il était vécu et interprété dans les traditions chrétiennes en circulation à son époque, surtout celles à caractère messianique. Sous l’influence de ces traditions, le juif Paul a compris que le vrai Dieu de sa foi n'était pas celui de la Loi, mais celui du Crucifié ; et que le vrai visage de Dieu n'était pas celui esquissé par la Loi, mais celui qui apparaissait à travers la personnalité de l’“Envoyé” de Dieu. Cette rencontre avec la pensée et l’enseignement du Prophète de Nazareth sera déterminante pour sa vie et marquera désormais l’orientation future de sa pensée. Elle fera de lui l'apôtre des “gentils” et le héraut de l'universalité du salut.
 Paul a été presque contemporain de Jésus ; mais il ne semble pas l’avoir connu personnellement. Il n’attache d’ailleurs aucune importance aux détails matériels et aux faits concrets de vie de l'homme de Nazareth. Lorsqu'on lit les lettres de Paul, on a l'impression que son “Christ” est totalement différent de Jésus et que le Christ de sa théologie est étranger au Jésus de l'histoire. Paul ne s'intéresse pas au Jésus de l'histoire, mais seulement au Christ de la foi. Sa première lettre aux Thessaloniciens a été écrite autour des années 50, c'est-à-dire une vingtaine d'années après la mort de Jésus. Ses écrits précèdent la rédaction des quatre évangiles canoniques. L'Évangile de Marc, le plus ancien des Évangiles, a été composé entre les années 65 et 70. Cela signifie que lorsque les évangélistes rédigeaient leurs évangiles, ils connaissaient très probablement la pensée de Paul et la présentation du Christ proposée par la tradition paulinienne. On peut donc supposer que le portait paulinien du Christ a pu influencer l’image de Jésus présentée dans les Évangiles.



 Le Jésus de Paul est une figure sortie toute d'une pièce de sa culture juive, de son expérience religieuse et de son exaltation mystique. Ce Jésus n'a rien de l'homme, de l'humain et du mortel. Pour Paul, Jésus de Nazareth n'existe pas, ou n'existe plus. Jésus de Nazareth a été remplacé par le Christ et le Seigneur. Paul dit ouvertement que le Jésus “selon la chair” ne l'intéresse pas et qu'il ne le connaît pas24. Il est maintenant exclusivement intéressé par Dieu qui s'est servi de la personne de Jésus pour se manifester aux hommes. Paul est convaincu que c'est Dieu qui a transformé Jésus en Christ et Seigneur. Le Jésus de Paul n'est pas un homme qui a vécu dans l'histoire et le temps, mais le Ressuscité et le Glorifié qui vit en dehors de l'histoire et du temps, assis à la droite de Dieu.

Dans la pensée de Paul donc Jésus-Christ est plus du côté de Dieu que du côté de l’homme. Il est tellement proche de Dieu qu'il en assume les prérogatives. Non seulement Paul parlera toujours de Jésus comme du Christ, mais il transposera carrément sur ce Christ les attributs et les caractéristiques de Dieu. Il fera de lui un être divin, un Dieu25, un égal à Dieu26, qui, comme Dieu, existe de toute éternité, né avant les siècles, “Fils de Dieu” qui opère avec la puissance de Dieu. Par sa naissance humaine ce” Fils de Dieu” est devenu seulement “semblable aux hommes”. Par son aspect il a été reconnu comme un homme pendant la brève période de son apparition terrestre ; mais en réalité il était fait de l’essence de Dieu. Comme tout fils d'homme, Jésus est mort. Mais Dieu, pour garantir la vérité de son message, l'a relevé de la mort et lui a redonné la puissance et la gloire qu'il possède de toute éternité, en tant que Fils de Dieu et Seigneur, afin que devant lui tout genou fléchisse et qu'il soit le Seigneur incontesté des morts et des vivants. Comme Dieu, le Christ de Paul est partout et en tous27; et comme Dieu, il est l'objet ultime de l'aspiration de l'homme et la source de sa béatitude et de son bonheur28.

Sous l'effet de la réflexion paulinienne, Jésus de Nazareth est devenu un être divin.  Cependant la formation juive de Paul l'empêchait d'attribuer à Jésus une divinité comprise dans le sens “ontologique” du terme. Paul a gardé la conception juive de Dieu et il l’a simplement transposée et appliquée à la personne de Jésus. Paul est un juif qui a essayé d'intégrer à sa mentalité juive les données de base du mouvement spirituel issu de l'homme de Nazareth. Ainsi Paul offre-t-il au Christ le même culte et la même adoration qu'au Dieu de ses ancêtres. Avec cette différence, cependant, que le Dieu de Paul se présente maintenant avec le double visage d'un Père et d'un Fils. En définitive, Paul a voulu rendre acceptable la foi en un Crucifié et rendre possible une doctrine du salut qui avait en Jésus son point de référence. Paul a voulu faire comprendre que ce n'était ni stupide ni insensé de suivre l'homme de Nazareth, puisque cet homme n'a plus rien d'un homme. Dans les lettres de Paul le Christ est devenu le médiateur par qui on va à Dieu et le seul chemin vers le salut. Mais dans la théologie paulinienne l'accès à Dieu semble être plus compliqué que l'accès à Dieu dans la pensée juive traditionnelle et dans la pensée de Jésus lui-même. On a l'impression que la doctrine de Paul a passablement embrouillé les choses et rendu plus difficile la rencontre de l'homme avec Dieu. Le chrétien est ainsi aux prises avec deux personnes divines et même trois, si on considère le rôle important de l'Esprit dans la pensée paulinienne.


Était-ce vraiment cela l' “évangile” de Jésus de Nazareth? Paul est-il vraiment un interprète fidèle de l'enseignement du Maître ? La pensée de Paul est-elle le reflet véridique de l'esprit de Jésus ? Ou est-elle plutôt le résultat de l'esprit de ce pharisien qui a voulu couler la pensée juive dans la nouveauté chrétienne, en utilisant les instruments de la diatribe rabbinique et de la rhétorique hellénistique ? Chose certaine : Paul bâtit sa théologie à partir presque exclusivement d'une “métaphysique” du Christ ressuscité et glorifié, en se servant des concepts de base de la pensée religieuse juive qu'il réinterprète et complète en clef chrétienne : résurrection, alliance, salut, loi, justice, justification, expiation, rédemption, pardon.
 Dans la partition de Paul la musique n'a pas vraiment changé. Paul a tout simplement transposé en clef chrétienne l'ancienne mélodie juive. Avec Paul on est encore dans le monde de la religion et de ses catégories. Nous retrouvons encore la religion traditionnelle basée sur le respect, la crainte, l'obéissance à un Dieu qui est bon, qui nous aime, certes, mais qui reste, tout de même, revêtu des prérogatives et des attributs traditionnels de la divinité : élevé, puissant, en gloire, dans les cieux, il vient nous juger. Ce pharisien converti construit finalement sa synthèse doctrinale à partir d'éléments juifs.
 Quant au message libérateur de Jésus tel qu’il se manifeste dans le discours sur la montagne ou dans les récits symboliques des miracles, pas un mot dans ses lettres.  Pas une seule parole de Jésus n’est citée par Paul, sauf quand il rapporte les paroles du Maître à la dernière cène29 . Même ses abondantes exhortations morales n'ont presque rien de spécifiquement chrétien. Si l'on fait abstraction des fréquentes références à Jésus-Christ, elles auraient pu être formulées par n'importe quel rabbi juif. La particularité de la pensée de Paul consiste à vouloir étendre le salut du Dieu de Jésus-Christ à tous les humains, sans aucune distinction de culture, de statut social, de sexe et de religion ; et de faire de l'appel au salut une initiative gratuite et inconditionnée de Dieu.

En conclusion, on peut dire que, dans la systématisation de Paul, l’intuition originale du Prophète de Nazareth semble déjà considérablement diluée. Par contre, en sublimant, en exaltant et en divinisant l'homme de Nazareth, Paul a procuré à l'Institution ecclésiastique les outils et le matériel de sa propre construction. L’Institution ecclésiale trouvera en Paul un puissant allié. La pensée de l’apôtre fournit à l’Église les assises idéologiques qui lui permettront de légitimer son existence et de justifier son pouvoir.



(Extrait du livre de Bruno Mori, Effondrement , Montréal 2003)









22. Pour mieux comprendre les origines du fait chrétien et les phénomènes  religieux, politiques et culturels qui ont transformé le mouvement spirituel issu de Jésus de Nazareth en une  "religion" institutionnelle et institutionnalisée, nous  renvoyons le  lecteur  à l'excellent ouvrage de  Mauriche Sachot, L'Invention du Christ - Genèse d'une religion, Ed. Odile Jacob, Paris 1998.
23.  Nous renvoyons le lecteur aux travaux de Régis Debray, fondateur  d'une nouvelle discipline nommée "médialogie" qui soutient et  montre  comment le moyen ou le tuyau de transmission  du message, métamorphose et crée le message  lui-même: "La transmission est un transport qui transforme".  (Cfr. Les enjeux et les moyens de la transmission, Ed. Pleins Feu, 1998; Transmettre, Ed. Odile Jacob, 1997)
24. 2Cor.5,16.
25. Rm 9,5.
26.Phil.2,6-11;Col.1,15; 2Col. 8,9; Rm .8,3; Rm.. 5,19.
27.Ga.2.20; 3,27; 2Cor.13,5; Eph.3,17.
28.Ph.1,20-23; 3,3-9.
29. Co.11,23-26.

2. LE MESSAGE DE JÉSUS


JÉSUS ET LA LOI


L’Église se présente comme une Institution basé sur une structure juridique et gérée  donc par des lois. Si la loi est si importante pour l’Église, il est sans doute intéressant de voir si elle l’est autant pour Jésus. Une chose est certaine : l’attitude de Jésus face à la Loi (la Torah) tranche avec celle de ses contemporains. Pour les Juifs du temps de Jésus, la Loi était la révélation et l'expression par excellence de la volonté de Dieu. Elle était le signe et le résultat de l'Alliance que Dieu avait établie avec le peuple hébreu. La fidélité à la Loi de Moïse était ce qui définissait et distinguait ce peuple élu de tous les autres peuples de la terre. L'observance des prescriptions de la Loi était pour le juif garantie d'appartenance, de grâce, de prospérité et de bonheur. Or Jésus semble critiquer la conception que les autorités religieuses de son temps avaient de l’importance de la  Loi pour obtenir le salut. Pour Jésus la Loi est certes un signe d'appartenance, mais pas un moyen de salut. Il rejette la prétention juive de faire de la Loi un absolu. Sans nier l'importance de la Loi, il la relativise, en affirmant que la fonction de la loi est d'être au service de l’homme ; et que la loi perd son autorité lorsqu’elle piétine les droits ou empêche le bien-être et le bonheur des personnes. Jésus pratique ainsi une critique de la Loi, non pour la détruire, mais pour la purifier et pour en faire comprendre la véritable fonction. Jésus a compris que le salut des humains vient exclusivement de Dieu et non de l'observance de la Loi. La Loi est bonne si elle mène à Dieu et à l'amour du prochain ; il faut l'abandonner quand elle va dans le sens contraire. Jésus a compris que l’être humain est aimé par Dieu, non pas parce qu'il observe la Loi, mais tout simplement parce qu'il est une personne et  parce qu'il est son enfant. Jésus a compris que l’on peut être aimé de Dieu même en ne faisant pas les œuvres de la Loi. C‘est pour cette raison qu’il enseigne que tous les hommes (et non seulement les membres du peuple élu) sont les fils chéris de Dieu et qu’ils sont aimés par lui sans conditions, indépendamment de leurs qualités, de leurs prestations et de leurs appartenances. Jésus a compris que Dieu a élu tous les peuples pour faire partie de son royaume. Et que la marque de l’appartenance à Dieu, chaque personne la porte gravée dans la grandeur et la dignité de sa nature humaine et non pas dans la circoncision de sa chair.

Jésus affirme cette chose inouïe : que Dieu aime même ceux qui transgressent la Loi ; et que souvent il faut même la transgresser pour se montrer dignes de l'amour de Dieu. Jésus soutient   que parfois la transgression de la Loi peut être le signe d'une fidélité plus grande à Dieu ; et que souvent les bannis de la Loi sont ceux qui ont la meilleure place dans son cœur ; et que ceux qui sont les derniers dans la société de ce monde, seront les premiers dans son Royaume. C'est pour cela qu'il fréquente volontiers les marginaux de la société et qu'il est stigmatisé comme un “glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d'impôts et des pécheurs” (Luc,7,34). Il est en effet convaincu que tous ces individus, que la Loi étiquette comme “pécheurs” sont extrêmement aimables aux yeux de Dieu, son Père. Pour Dieu ces êtres ont de la valeur, non pas à cause de leurs pratiques religieuses ou à cause de leur obéissance aux dispositions de la Loi, mais parce qu'ils sont tout simplement des humains qui portent dans les profondeurs de leur être l'empreinte de son image et les signes de sa présence.


Jésus a ainsi opéré une séparation totale entre la bienveillance de Dieu et l'observance de la Loi ; ou, pour le dire en termes théologiques, entre la ”grâce” et le “mérite”. Jésus a fait de la certitude de l'amour inconditionné de Dieu pour les humains, au-delà de toute prestation et de tout “mérite”, la ligne inspiratrice de son activité et le cœur de son message. À cause de cette certitude, il n'a pas hésité à s'exposer aux horreurs d'une exécution sur une croix. Jésus ne s'est pas soustrait à l'infamie d'une mort en croix, parce qu'il était convaincu que la malédiction que la Loi faisait peser sur lui, en tant que coupable selon la Loi, ne lui enlevait pas la certitude qu'il continuait à être le fils bien-aimé de son Père. Il savait que l'amour de Dieu, son Père, lui restait fidèle, malgré la malédiction que la Loi lui infligeait[i]. Si donc la Loi n'a pas réussi à faire de ce maudit un exclu de l'amour et de la bienveillance de Dieu, cela signifie que ce n'est pas la Loi qui détermine les dispositions de Dieu à l'égard des personnes. La Loi est impuissante soit à créer soit à détruire l'appartenance d’un individu au peuple de Dieu. "Mourant ainsi Jésus discrédite toute tentative de faire confiance à la Loi pour atteindre Dieu" [ii]

On comprend alors pourquoi cette mort a pu constituer aux yeux des premiers disciples, venus du judaïsme, un événement d'une importance capitale. Elle mettait un terme au règne de la Loi. La mort de Jésus enlevait à la Loi son aiguillon. La Loi ne faisait plus peur aux disciples du Crucifié. Ceux-ci se sentaient désormais définitivement libérés des contraintes et du joug de la Loi.  Grâce au témoignage de leur Maître, ils avaient compris que la Loi était incapable de séparer l’homme de l'amour de Dieu. Et la preuve que Dieu était du côté du condamné et non pas du côté de ses juges ; du côté du transgresseur et non pas du côté des justes selon la Loi, les disciples de Jésus l'ont vue dans le fait que Dieu a ”réveillé” pour toujours celui qui se proclamait son fils.


LE DIEU DE JÉSUS


Alors que le discours officiel de l’Église ne parle presque plus de Dieu, je trouve que l’originalité la plus exaltante et le cœur le plus impressionnant du message du Nazaréen résident dans la nouveauté de son discours sur Dieu. Jésus révèle un autre visage de Dieu. Ce visage de Dieu est nouveau, surprenant, déconcertant. C‘est un  Dieu “inattendu”, inédit [iii] que ce Dieu de Jésus! C’est un Dieu qui s’attendrit sur le faible, sur le malade, sur celui qui a mal dans son corps, dans son âme et dans son cour. Un Dieu faible, car impuissant devant la liberté de l'homme. Un Dieu qui souffre, qui pleure, qui attend patiemment celui qui a pris d'autres chemins. Un Dieu qui fête le retour de son enfant libertin sans poser de question, sans demander des comptes, avec une folle prodigalité. Un Dieu qui ne juge pas, qui n'humilie pas, qui ne prend aucun plaisir à punir mais qui, au contraire, est plein de miséricorde et de compassion. Un Dieu qui pardonne au-delà de toute mesure et de toute imagination. Un Dieu qui est à l'aise avec les petits, les faibles, les ignorants, les laissés pour compte, les opprimés, les persécutés, les esclaves, les personnes de mauvaise renommée. Un Dieu assez fou pour laisser le gros du troupeau sans protection afin de partir à la recherche de la seule brebis égarée. Un Dieu qui ne désire que le bonheur, la joie et l'accomplissement de ses enfants. Un Dieu qui est toujours à la portée du croyant et que celui-ci peut atteindre directement, sans besoin d’aucun intermédiaire. Et de ce Dieu, avec qui il est en relation immédiate, Jésus parle en connaissance de cause, comme s'il vivait dans une intimité unique avec lui, au point que l'Évangile de Jean lui attribue ces paroles : “Dieu vous ne le connaissez pas. Moi je le connais. Le Père et moi nous sommes un” (Jn.8,55).

Le Dieu de Jésus est un Dieu discret, qui déteste s'imposer par l'éclat, la puissance ou la force. Un Dieu qui ne veut jamais être ni gênant ni embarrassant. Qui se cache, se retire, se rend invisible et presque introuvable, pour permettre à ses enfants de prendre toute la place dont ils ont besoin pour grandir et se réaliser dans l'autonomie et la liberté. Le Dieu que Jésus nous manifeste est un Dieu amoureux de l'humanité. Devant ce Dieu si familier, si proche, si tendre, si bienveillant, on ne peut éprouver que des sentiments de confiance et d'amour, car il crée en nous la certitude que nous sommes tous aimés, acceptés, valorisés, justifiés par lui. Devant ce Dieu et avec ce Dieu les humains peuvent enfin vivre vraiment. Ils sont libérés de toutes leurs peurs : peur de la vie, peur de la mort, peur de soi, peur des autres. Ces peurs multiples qui les étouffent à ne plus pouvoir parler ; qui les courbent à ne plus pouvoir marcher ; qui les aveuglent à ne plus pouvoir voir clair dans leur existence. Ils peuvent vivre maintenant dans la confiance et la joie, assurés que le Dieu de Jésus les accepte tels qu'ils sont. Ils sont maintenant certains que le Dieu de Jésus ne veut qu'une chose : qu'ils soient des êtres pleinement humains. Car la mesure de leur humanité est aussi la mesure de leur bonheur et de leur accomplissement. En proposant cette nouvelle image de Dieu, Jésus suscite dans le cœur de ses disciples le besoin d’un changement intérieur. Il fait naître l’urgence d’orienter désormais différemment le cours de leur vie. La découverte du Dieu de Jésus bouleverse la façon de concevoir les rapports avec soi-même, avec Dieu et les autres. C’est une nouvelle mentalité et un nouvel esprit qui s’instaure. Et c’est cet “esprit” qui conduira et inspirera désormais la communauté chrétienne des croyants pour les siècles à venir.


LE  "ROYAUME  DE  DIEU"

  Pour représenter cette nouvelle vision de Dieu et des hommes, Jésus utilise l’expression : “Royaume de Dieu”. Dans la pensée de Jésus le Royaume représente un nouveau monde régit et gouverné finalement par l’esprit de Dieu. La venue du Royaume inaugure une nouvelle ère dans l’histoire des hommes, ainsi qu’une nouvelle façon de fonctionner, de concevoir les relations avec Dieu et les autres.  Dans ce Royaume les valeurs semblent   renversées.  Il instaure un nouveau style de vie qui renverse les règles qui, jusque-là, avaient géré les rapports entre les humains.  Non plus des rapports de pouvoir, de confrontation, de force ; non plus la haine, l'agressivité, la guerre, la jalousie, la peur. À la violence on doit répondre avec la mansuétude et à la haine par l'amour. À celui qui frappe sur la joue droite, on doit présenter la gauche. À celui qui veut voler le chapeau, on doit aussi lui laisser le manteau. Dans ce Royaume est grand celui qui se fait petit ; celui qui commande doit agir comme celui qui sert et les adultes doivent retrouver un cœur d'enfant.

Dans ce Royaume il n'y a plus ni de supérieur ni d’inférieur ; plus de patron  ni d'esclave. Ceux qui exercent une responsabilité et une charge ne se considèrent pas investis d'un pouvoir et d'une autorité qui les placent au-dessus des autres, mais ils s'estiment plutôt choisis pour une fonction qui les met, au contraire, au service de tous. Dans ce Royaume l'autorité ne sert pas à élever celui qui la possède, mais à faire grandir ceux sur qui elle s'exerce.  Dans ce Royaume les valeurs anciennes sont déclassées. L'argent, avec la richesse et le pouvoir qu'il donne, n'a plus de valeur. La force et la puissance, si elles se bâtissent sur l'exploitation des faibles et des pauvres, n'ont plus de valeur. La grandeur humaine, lorsqu'elle est arrogante, méprisante et autoritaire, n'a plus de valeur. Dans ce Royaume les premiers sont les derniers, le maître devient l'esclave, les grands se font petits, l'autorité se transforme en service, l'adversaire devient un frère, Dieu se fait homme, l'homme devient Dieu, car chaque humain est une icône divine dans laquelle Dieu s'exprime et se révèle continuellement. Ce message de Jésus brouille les repères traditionnels auxquels les gens religieux ont coutume d’accorder leur confiance. Il déstabilise les pratiques religieuses trop assurées d'elles-mêmes. Ce qui compte désormais c'est la certitude que Dieu nous est ami, qu'il nous aime et qu'il nous accepte tels que nous sommes ; c'est l'assurance que Dieu nous veut maintenant et qu'il nous voudra toujours ; c’est la découverte émerveillée que Dieu nous désire humains et donc limités et donc faibles et donc fragiles et donc défaillants et pécheurs. Si Dieu est cet Être aimant qui nous accepte dans notre finitude et si tous les autres sont des êtres aimés de Dieu, c’est dire qu’ils cessent d'être des adversaires. Avec cette certitude dans le cœur, les humains peuvent maintenant avancer dans la vie la tête haute, dans la confiance, la joie, la sérénité. Ils sont enfin libérés de la peur causée par la fausse idée que les autres, Dieu compris, sont des rivaux détestables, qui en veulent à leur vie et à leur bonheur.

C'est pour faire comprendre tout cela que Jésus, la veille de sa mort, au cours d'un repas pascal, s'agenouille comme un esclave pour laver les pieds de ses disciples afin qu'ils fassent le deuil de leurs ambitions avouées ou secrètes et qu’ils mettent fin à tout rêve de puissance et de gloire. Du coup, ils deviennent tous des frères ayant la même importance et la même dignité. Sont donc à jamais abolies les inégalités, les discriminations basées sur les différences de classe, de statut social, de sexe, de culture, de religion. Les différences s’effacent sous la robe éclatante de sa tendresse et de son amour. La table, le repas partagé, le banquet où tous sont invités, assume, dans le contexte du Royaume, un sens et une signification symbolique de grande importance. L'image du repas devient le symbole préféré de Jésus pour exprimer la façon nouvelle dont doivent maintenant vivre les disciples du Royaume.

(Extrait du livre de Bruno Mori, Effondrement , Montréal 2003)








7.Cfr. Deut.21,22-23:  "Si un homme pour son péché, a encouru la peine de mort, et que tu l’aies mis à mort et pendu à un arbre, son cadavre ne passera pas la nuit sur l’arbre; tu dois l’enterrer le jour même; car le pendu est une malediction de Dieu”.

[ii]. Daniel Marguerat, Paul de Tarse, Éd. Du Moulin, p. 35.
[iii]. Gerard Bessière, Jésus, le Dieu inattendu, Paris, Gallimard,”Découverte”, 1993.