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mardi 6 février 2018

ON A TOUS BESOIN D'AMOUR

La belle-mère avec la fièvre

 ( 5e dim. ord. B – Mc 1, 29-39)

L'Évangile d'aujourd'hui nous présente une journée « typique » de Jésus : Jésus prêche et guérit. Ce sont les deux principales activités de Jésus.

            Le texte commence par le récit de la guérison de la belle-mère de Pierre qui était au lit avec la fièvre. Il faut avoir présent à l’esprit que les évangiles sont des documents catéchétiques écrits dans le but de parfaire la qualité de la foi des premières communautés chrétiennes. Si tous les trois évangiles synoptiques nous ont transmis cette anecdote, cela signifie qu’ils lui attribuaient une importance symbolique et une valeur spirituelle qui vont bien au-delà d’un simple renseignent de chronique journalistique. C’est à nous alors de découvrir le message que ce bref récit veut nous transmettre. Essayons.  

Alors que les Évangiles sont totalement muets sur l’état civil des autres apôtres, ce passage nous annonce ouvertement que Simon Pierre était un homme marié. L’évangile nous raconte aussi que quelque temps auparavant, Simon et son frère André, qui vivaient de la pêche, sur un coup de tête, avaient quitté leur profession, laissant bateau et filets sur la grève, pour suivre un certain Jésus de Nazareth qu’ils pensaient être le messie attendu. La même chose était arrivée à deux autres frères, Jacques et Jean (Mc.1,16-20). Et voilà que maintenant les quatre nouveaux disciples ne trouvent rien de mieux à faire que de s’inviter, avec Jésus, chez Pierre, pour fêter ensemble leur nouvelle carrière de «pêcheurs d’hommes».

Vous pouvez imaginer ce que pouvaient penser de tout cela les deux femmes de la maison  de Pierre qui, soudainement, se sont retrouvées seules et abandonnées par celui qui était le seul pourvoyeur et soutien de la famille !  

On peut alors comprendre la fièvre de la belle-mère de Simon qui, veuve depuis quelques années, plus expérimentée et plus futée que la jeune épouse un peu niaise et ingénue de Pierre, s’inquiète et panique autant pour son présent que pour son avenir. Elle ne réussit ni à comprendre ni à accepter la nouvelle tournure que la vie de son genre a prise au cours de ces derniers temps. On peut facilement s’imaginer la réaction et les propos que cette femme a dû tenir : « Mais il est devenu fou ou quoi ? Il a perdu la tête ! Comment peut-il partir derrière cet illuminé de Nazareth ! Qu’est-ce qu’il lui a pris? Mais c’est un irresponsable ! Il nous met tous dans le pétrin ! Il ne peut pas nous faire une chose pareille ! Nous ne sommes pas des riches ! Comment allons-nous vivre ? Qui va s’occuper de nous, des enfants, de la maison, de l’entreprise ? Est-ce que ce vagabond, qui se prend pour le messie, va nous donner à manger ? Est-ce qu’il va payer un salaire à Simon ? C’est moi qui vai devoir écouter les ragots des voisins ! « Eh, madame, est-ce vrai que votre gendre a laissé sa femme pour partir avec un homme ?».

Une chose est certaine, la belle-mère de Pierre est une femme qui a les deux pieds sur terre. Elle pense aux conséquences économiques et sociales de cette bizarre décision de Pierre. Elle perçoit l’apparition de Jésus comme une intrusion et une agression dans sa vie et celle de sa famille. «Qu’est-ce qu’il veut de nous cet homme ? De quel droit vient-il chambarder et bouleverser notre existence, en manipulant et en perturbant l’esprit de ces pauvres nigauds influençables, ignorants et naïfs ?»

 Il ne faut donc pas s’étonner que la belle–mère, affectée au plus profond d’elle-même par cette épreuve, soit tombée malade. Elle est pleine de colère; elle brûle de rage à l'intérieur. C’est pour cela qu’elle fait de la fièvre ! Et quand elle apprend que les quatre pêcheurs séduits et ensorcelés par Jésus, s'invitent à manger chez elle avec l’ensorceleur, c’est la goutte qui fait déborder le vase. Elle ne voit plus clair; elle ne tient plus débout et va se cacher dans sa chambre, sous prétexte d’être malade :. « Qu'ils se débrouillent tous seuls, cette bande de fous !!! S'ils pensent que je vais leur faire à manger... ils peuvent toujours courir !!!» se dit-elle.

Mais Jésus, qui est fin connaisseur de l’âme humaine et de la psychologie féminine, comprend tout de suite la situation et saisit immédiatement l’état d’âme de cette femme. Il va donc la rencontrer et il lui parle. L'Évangile nous dit qu'il «s’approche» d’elle et qu'il «lui prend la main». Jésus avait compris que cette femme, restée veuve à un jeune âge, souffrait et déprimait depuis longtemps à cause de la solitude et de la frustration qui l’avaient aigrie et qu’elle avait donc un besoin énorme d’attentions, de tendresse et d’amour.

Jésus avait compris que les soucis qu’elle se faisait, la responsabilité qu’elle ressentait, l’importance qu’elle attribuait à sa présence dans la maison et les affaires de son gendre, n’étaient qu’une forme de compensation, une façon de combler un manque, un vide et une insatisfaction profonde dans sa vie, causés par de le fait de ne plus se sentir voulue et appréciée à son goût en tant que femme et personne.

Maintenant, au contact de Jésus qui s’est fait «proche» d’elle et qui la touche avec tendresse, cette femme découvre que c’est peut-être en acceptant, elle aussi, la présence de cet homme dans sa vie, qu’elle pourra assouvir sa faim d’affection et de réalisation personnelle.

 Ainsi se laisse-t-elle toucher par Jésus et ce contact la vide de sa colère ; la remet sur pieds; rallume en elle la confiance en la vie; fait disparaître sa fièvre, pour en susciter une nouvelle, faite d’ardeur, d’énergie, d’élan, de désir brûlant de s’approcher d’accompagner elle aussi cet homme, en acceptant finalement de le «servir».

Qu'est-il arrivé ? Il est arrivé qu’au contact de Jésus, de son regard, de son sourire, de son empathie, de sa bonté, de ses paroles, de l’énergie qui se dégage de sa personne, cette femme a fini par être ensorcelée et séduite elle-aussi. Et cette fascination l’a guérie de sa maladie, en la faisant passer de l’antipathie à la sympathie ; de l’aversion à l’affection; de l’évitement et la fuite loin de Jésus, au désir de vivre en sa proximité dans l’espoir de pouvoir enfin revivre à nouveau à la portée du cœur de cet homme et à l’ombre de son extraordinaire personnalité.

De cet épisode, nous pouvons apprendre quelque chose nous aussi.

Beaucoup de gens se détestent simplement parce qu'ils ne se connaissent pas; parce qu’ils sont centrés sur eux-mêmes. Ils ne voient qu’eux-mêmes et leur point de vue. Ils s'enferment dans leurs convictions et leurs préjugés. Ils ne ressentent que leur propre douleur. Ils ne veulent pas écouter et dialoguer.

Certes, lorsqu’on a été blessé, il est normal de se renfermer : mais si nous restons fermés dans le ressentiment, dans le silence acrimonieux, il n'y a pas de sortie possible, ni espoir d’un nouveau départ. Il n’y a pas de possibilité de rencontre et de rapprochement. Si nous restons sur le plan de la colère, si nous ne faisons que la guerre, rien ne sera jamais résolu, et, de plus, nous nous condamnerons nous-mêmes à une vie misérable, aigrie, révoltée, sans souffle et sans bonheur.

Mais si nous nous rencontrons dans la douleur, dans le dialogue, dans l’empathie et le pardon, alors tombent les raisons de la haine et de la rancune. Alors une vie meilleure devient possible, car ennoblie par la magnanimité de la réconciliation, du pardon et de l’amitié conquise et retrouvée et par la grandeur de la personne qui peut commencer une vie nouvelle beaucoup plus humaine et plus épanouie.  

Voyez cette femme ! Tant qu’elle se bat contre Jésus, celui-ci ne peut pas la guérir. Mais lorsqu’elle se laisse approcher, lorsqu’elle l’écoute ; lorsque les deux interlocuteurs cherchent honnêtement, sincèrement et sans parti pris à se comprendre et à saisir les raisons de leurs comportements et de leurs divergences, lorsqu’ils réussissent à se serrer la main et à se toucher le cœur, alors les distances, les préjugés, les différences, les divisions, les hostilités disparaissent. Les fièvres tombent. Les orages disparaissent. Un soleil plus éclatant vient égayer notre existence.



Bruno Mori – Montréal – février 2018 

samedi 3 février 2018

JÉSUS ET LA SYNAGOGUE


(4e dim ord. B – Mc.1, 21-28)

Chez les juifs, la synagogue était l’institution officielle de l’enseignement religieux. Elle était le symbole de la doctrine et de l’orthodoxie religieuse proclamée par des maîtres reconnus, institués et patentés : les scribes. Elle était le haut lieu par excellence de la proclamation de la Torah, de son explication et de son interprétation.

Jésus de Nazareth, à cause de ses convictions, de l’originalité de sa pensée et du caractère critique et contestataire de sa personnalité, a toujours eu un rapport conflictuel avec la synagogue. Dans les évangiles, chaque fois que Jésus entre dans une synagogue la guerre éclate. Il est contesté. Il est chassé. Il est condamné à mort. C’est une façon de dire que la vision religieuse de Jésus et celle des scribes ne sont pas compatibles.

La synagogue est donc une institution fréquentée par les bons croyants, les pieux juifs bien intégrés dans le système religieux; par des gens sans problèmes qui acceptent les dogmes, respectent les règles, suivent les lois sans discuter, sans se poser de questions et qui n’aiment surtout pas les changements et que l'on vienne les déranger dans leurs croyances rassurantes et bien établies.

 Jésus, par contre est l’homme libre et contestataire. Il est l’homme de la rue, le vagabond de Dieu qui ne se laisse emprisonner par aucun parti, ni aucune idéologie. Il n’appartient à aucune classe. Il n’est ni scribe, ni lévite, ni prêtre, ni clerc, ni membre d’aucune hiérarchie religieuse. Il est un simple laïc qu’aucune norme, qu’aucune disposition de la religion officielle ne réussissent à encadrer ou à embrigader. Il professe une liberté souveraine vis-à-vis des contraintes et des obligations de la religion officielle. Il se sent autorisé à avoir ses propres opinions, à critiquer les autorités, à enfreindre les règles ; à s’insurger contre l’instrumentalisation de la religion et des croyances en faveur et au bénéfice du système religieux en place ; à ressentir de la colère contre les abus du pouvoir, l’hypocrisie des dirigeants, le formalisme de la pratique cultuelle, le grotesque de certains comportements cléricaux.

Jésus déteste les titres, les insignes de pouvoir, les courbettes, les honneurs. Il n’accepte que l’appellation de Rabbi, «Maître» , que les gens lui donnent, parce qu'il a conscience qu’il est le seul à proposer un enseignement et à posséder une parole qui ouvre à la vérité sur soi, sur Dieu et sur le monde et qui libère et valorise ceux qui l’écoutent.

L‘évangéliste Marc insiste sur le fait que Jésus enseignait avec autorité. Jésus ne parle pas au nom de quelqu'un d'autre, comme faisaient les scribes qui, ayant derrière eux une longue tradition d’interprètes, ne faisaient que répéter la pensée des maîtres qui les avaient précédés. L’enseignement des scribes est conventionnel, stéréotypé, figé, il n’encourage ni les changements ni l’ouverture d’esprit. Pour les scribes, le bon et pieux juif est celui qui se garde dans la stabilité de ses habitudes et ses observances religieuses, dans le respect des traditions, dans la soumission à la Torah qui manifeste la volonté de Dieu.

Jésus, par contre, parle de ce qu’il a à cœur. Sa parole exprime tout ce qu’il est lui-même, les convictions et les valeurs qui le font vivre. Elle communique sa pensée, le fruit de sa réflexion, le résultat de sa prière et de sa contemplation, sa vision intérieure, son expérience intime de Dieu. Dans sa parole il se livre lui-même. Jésus sait que sa parole est la sienne, certes, mais qu’elle est aussi l’écho d’une autre Parole écoutée et recueillie dans la profondeur de son expérience de Dieu. Il dira « Ma parole, n’est pas la mienne, mais celle du Père qui m’a envoyé ».

C’est pour cela que sa parole est neuve, originelle, déstabilisante, révolutionnaire. Elle encourage la conversion, la transformation, le renouvellement. Elle ouvre de nouveaux horizons. Elle indique de nouveaux chemins. C’est pour cela aussi que sa parole frappe, secoue, bouleverse, surprend, émerveille, fascine, fait toujours réagir ceux qui l’écoutent sans parti pris. Elle ne laisse personne indifférent. C’est une parole qui «porte », car elle nous «apporte» non pas des vérités à croire, mais une nouvelle vision de la Réalité qui rend possible une façon de vivre autrement plus libre, plus valorisante, plus sereine et donc, finalement, plus humaine et plus épanouie.

Le Dieu prêché dans la Synagogue est un Dieu vieux, bougon, triste, exigeant, qui cherche des sujets soumis et dévots ; qui fait dépendre le «salut» de la vertu, de la morale, de la fidélité, de l’obéissance et des observances ; qui semble lier sa bienveillance aux vertus, aux mérites, à la «justice» de ses adorateurs, c’est-à-dire à l’honorabilité que chacun s’est bâtie aux yeux de Dieu et aux yeux des hommes.

Le Dieu de Jésus, au contraire, est un Dieu jeune, espiègle, aventurier, qui aime les défis, les aventures, les voyages, la découverte de nouveaux pays, la contemplation de nouveaux paysages. Il aime les gens qui bougent, qui expérimentent, qui cherchent, qui évoluent, progressent, réagissent, s’opposent, discutent, se trompent, font la fête, dansent, aiment...

Le Dieu de Jésus est un Dieu qui n’aime pas voir les gens se bloquer, se figer, s’immobiliser sur le bord de la route, regarder continuellement en arrière, avoir peur d’avancer, voir le danger et le mal partout et se barricader derrière les murs de leur vieille maison, afin de passer une vie sans histoires et sans remous, mais qui est, inévitablement aussi, une vie plate, sans souffle, sans progrès et sans intérêt.

Le Dieu des scribes est un Dieu que l’on doit craindre et duquel on doit acheter les faveurs et la protection au prix de sacrifices et d’une observance scrupuleuse de sa volonté, explicitée dans une infinité de normes qui finissent par étouffer le pieux pratiquant, en lui rendant la vie impossible.

Le Dieu de Jésus, par contre, est un Dieu qui n’exige rien, mais qui donne toujours le premier; qui donne sans compter; qui donne à tous sans différences ni préférences et duquel nous recevons, avec une générosité et une largesse débordantes, «grâce sur grâce».

Finalement, c’est une conception totalement différente de Dieu qui oppose l’enseignement de la synagogue et l’enseignement du Maître de Nazareth. Dans la synagogue, nous sommes là pour un Dieu qui nous écrase avec ses exigences. Dans la doctrine de Jésus, Dieu est là pour nous, pour nous libérer de nos peurs en nous faisant grandir dans la confiance amoureuse de sa présence. Dans la synagogue, Dieu a besoin de nous (de notre soumission, de notre foi, de notre adoration, de notre culte) pour être Dieu et pour se sentir Dieu. Dans l’enseignement de Jésus, l’homme a besoin de Dieu pour devenir plus humain et pour connaître la source de son être véritable et de son authentique bonheur.

De sorte qu’il n’y a plus grand chose en commun entre la synagogue et Jésus. La parole de Jésus introduit les germes d’une fermentation et d’une révolution qui un jour feront éclater le vieux système religieux juifs. Jésus vient chambarder les anciens repères et en produire de nouveaux. Beaucoup de pieux juifs se sont sentis totalement déstabilisés et désorientés devant l’originalité et la charge contestatrice de la doctrine du Maître de Nazareth. C’est la constatation que Marc met sur la bouche de l’homme dans la synagogue, tourmenté par les mauvais esprits de la scrupuleuse et formelle observance de la Torah et que la longue fréquentation de la religion avait fini par rendre encore plus malade et tourmenté: «Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth? Es-tu venu pour nous perdre?».

Il faudra attendre que cet homme, au contact avec la personne de Jésus et par l’ouverture à sa parole, soit capable de se libérer de tous les conditionnements de son ancienne éducation, de toutes les fausses idées qu’on lui avait inculquées, des fausses croyances qu’il avait accumulées, pour qu’il récupère sa liberté et sa véritable identité. Certes, pour cet homme, le travail de restructuration et de libération n’a pas été une tâche facile. Il a été secoué avec violence. Il a souffert. Il a poussé de grands cris. Il a subi un déchirement intérieur extrêmement éprouvant. Mais c’est le prix que ce genre de personnes doivent payer pour leur guérison intérieure et pour renaître à une nouvelle forme de vie.
  

 Bruno Mori


lundi 15 janvier 2018

CES REGARDS POSÉS SUR NOUS...

(Jn 1,35-42 - 2e dim. ord. B - 2018)

1. Ces regards posés sur nous  

Dans ce passage de l’évangile de Jean, on sent encore le frémissement ému de la première rencontre du disciple que Jésus aimait avec son Maître, dont le souvenir est resté gravé dans sa mémoire.

Dans ce texte, écrit longtemps après les événements, nous assistons encore aujourd’hui à ce jeu de regards qui a dû tant impressionner le disciple: jeu de regards chargés d’attente, d’émotion, d’admiration, de sympathie et d’amitié posés sur les personnes et qui a eu comme effet de les changer pour toujours. Le Baptiste et deux de ses disciples fixent leur regard sur Jésus qui approche. Celui-ci se retourne et les regarde. Les disciples le regardent et lui demandent où il habite. Le Maître leur dit de venir voir. Les disciples le suivent, ils voient et ils restent avec lui ce jour-là et tous les autres jours de leur existence.

Il y a ici comme une invitation non pas à éviter ou à ignorer les regards des autres, comme nous faisons habituellement, mais à les saisir, à se laisser interpeller, affecter, toucher et pénétrer par eux. Car, s’il est vrai qu’il y a des regards mortifères qui nous jugent, nous rabaissent, nous condamnent ; il y en a aussi beaucoup d’autres qui nous sauvent, qui nous guérissent, qui nous libèrent, qui nous font revivre, qui nous donnent des ailes, parce qu’ils créent la confiance en nous-mêmes, nous font découvrir que nous sommes extraordinaires, beaux, aimables et aimés ; et qui, par conséquent, remplissent notre existence de joie et de bonheur.

2. Ces regards qui nous brisent   

Je voudrais ce matin réfléchir avec vous sur l’importance et aussi l’ambivalence de ces regards qui, au cours de notre existence, se posent sur nous. C’est un fait, que souvent on a l’impression que tout le monde nous regarde, nous observe, nous surveille, nous en veuille, au point d’en être parfois perturbés et même angoissés. Ce malaise entraîne un sentiment d’insécurité qui, dans certains cas, peut se transformer en timidité, en peur, en anxiété et en culpabilité chroniques, voire même dégénérer en « phobie sociale ».

Sans arriver à ces extrêmes, il est certain que nous donnons habituellement une grande importance à la façon dont les autres nous regardent. Nous craignons d’être jugés. Nous avons peur de faire rire de nous; de ne pas montrer notre meilleur visage. Les raisons pour craindre le regard des autres sont multiples. Elles remontent souvent à notre enfance ; à une éducation sévère et rigide; à un contexte familial difficile; à des parents autoritaires, exigeants, toujours insatisfaits de nos performances; à la fréquentation de personnes qui nous ont brimés, mortifiés, opprimés, qui ne nous ont pas fait confiance, qui n’ont pas su encourager le développement de l’estime en nous-mêmes et en nos capacités.

La société dans laquelle nous vivons et qui valorise presque exclusivement la performance, la compétition, l’excellence, la réussite … peut aussi avoir eu son impact négatif sur la perception que nous avons de nous-mêmes, de nos possibilités, de notre valeur, de notre estime : nous craignons de ne pas être « à la hauteur »… À la longue, ce regard négatif et exigeant nous pèse au quotidien ; il est éprouvant pour les nerfs ; nous empêche de relaxer, d’être pleinement nous-mêmes, de faire ce que nous aimons vraiment, de nous réaliser selon nos désirs et nos rêves et de trouver notre véritable place dans la société.

Mais avons-nous vraiment raison d’attribuer une telle importance au regard des autres ? Avons-nous raison de penser que les autres nous regardent hostilement et nous jugent durement ? Cette impression est-elle vraiment fondée, correspond-elle vraiment à la vérité et à la réalité ? Ou se pourrait-il qu’elle ne soit, en réalité, que le produit de notre imagination et la projection de nos peurs et de notre insécurité profonde ?

S’il arrive parfois que le regard des autres, en croisant le nôtre, s’arrête brièvement sur nous, pourquoi supposer, par principe, que c’est pour nous juger, critiquer ou condamner, et non pas plutôt parce qu’ils ont été agréablement frappés par les traits plaisants et singuliers de notre personnalité ?

Alors, au lieu de craindre le regard des autres posé sur nous, ne pourrions-nous développer une attitude et une approche plus positive et bienveillante et penser que, s’il y a des gens qui nous regardent, c’est peut-être pour nous signifier combien ils nous trouvent sympathiques et pour nous indiquer que la route qui mène à leur cœur est ouverte à un possible échange d’amitié, de collaboration et, pourquoi pas, d’amour ?

C’est précisément cette route que ce texte d’évangile nous invite à entreprendre.

3. Ces regards qui nous recomposent  


            Si, d’un côté, il est vrai que nous sommes portés à craindre le regard des autres, de l’autre côté, il est vrai aussi que nous détestons l’anonymat et que nous ressentons un besoin viscéral d’être regardés avec intérêt, admiration et sympathie. Quelle souffrance dans notre vie lorsqu’on se sent invisibles et insignifiants ! Quelle déception et quel coup à notre ego, lorsqu'au cours d’une fête avec des amis, d’une soirée avec des collègues de travail, d’un événement social, personne ne semble s’apercevoir de notre présence! Quelle épreuve aussi dans notre vie professionnelle lorsque nos qualités, nos talents, nos compétences ne sont pas considérées et appréciées à leur juste valeur! Quelle tristesse dans la vie d’un couple lorsque la présence de l’autre est considérée comme acquise et que son désir d’attention et de tendresse n’est même plus remarqué! Nous voulons tous être regardés, reconnus, recherchés, accueillis et aimés, afin de pouvoir nous accepter, être heureux et donner de la plénitude et du sens à notre existence.


Par ailleurs, nous savons tous de quoi sont capables certains individus pour obtenir un bref moment de célébrité à la TV, sur YouTube, Facebook, Instagram ou dans d’autres réseaux sociaux. Il y a des gens qui sont prêts à balancer aux quatre vents les valeurs les plus sacrées, les sentiments les plus nobles et même des pans entiers de leur vie personnelle et intime, pour percer la barrière de l’anonymat. Pourquoi ? Parce que si personne ne me voit, si personne ne me remarque, si personne n’entend jamais parler de moi, je ne vaux rien ; je ne suis rien ; je n’existe pas.

Cependant, il ne faut jamais oublier que la valeur et la qualité de notre personne ne sont jamais mesurées par le regard d’autrui, mais uniquement par la valeur et la qualité de notre propre regard. Nous valons et nous sommes ce que vaut et ce qu'est notre regard. Le regard ne trahit et ne ment jamais. Il est un livre ouvert sur l’état de notre âme. Il dit toujours la vérité sur ce que nous sommes, sur nos intentions et nos sentiments. Il est le reflet et le miroir de notre âme, capable de dévoiler les zones les plus mystérieuses et les plus secrètes de notre personne.

Ainsi, s’il y a des regards qui sont vides, éteints, fuyards, indifférents, absents, durs, agressifs, jaloux, haineux, provocateurs, méchants… il y en a, par contre, d’autres qui sont comme une fenêtre de ciel ouverte sur la terre, tellement ils sont purs, clairs, lumineux, inspirants, rayonnant la bonté, la douceur, la bienveillance, la joie, la tendresse et l’amour. Ces regards de ciel éblouissent, captivent, fascinent, séduisent. C’est le type de regard duquel on aimerait toujours s’envelopper et dans lequel on voudrait se perdre. Je pense que c’est ce regard que les disciples ont dû apercevoir dans les yeux de Jésus. Je suis convaincu que c’est à cause de ce regard « divin » découvert sur le visage de Jésus que les apôtres ont tout abandonné de leur vie précédente pour s’aventurer à sa suite. La vie quotidienne peut devenir banale et insignifiante lorsque on a découvert un coin de paradis où rester.

4. Ces regards qui font vivre

Finalement, si dans notre existence nous avons tous besoin de sentir un regard posé sur nous, nous ne voulons cependant pas de n’importe quel regard. Nous avons besoin que quelqu’un nous regarde et nous fixe comme Jésus a regardé et fixé Pierre (Jn 2,42).

Nous avons besoin d’un regard qui ne s’arrête pas à l’extérieur, mais qui soit capable de pénétrer en nous et de voir ce que nous sommes en réalité dans les profondeurs de notre âme. Nous voulons un regard qui nous accepte tels que nous sommes, avec notre lot de bien et de mal, avec nos zones de lumières et d’ombres.

Nous voulons un regard qui se pose sur nous avec amour et qui nous accueille sans dédain, sans honte, sans peur, sans calcul, sans conditions. Nous voulons un regard qui nous accepte et qui nous veuille tels que nous sommes; qui se complaise même dans la découverte de la lourdeur de notre existence, tissée souvent serrée avec les fils de nos faiblesses, de nos médiocrités, de nos mesquineries, de nos bêtises, de nos erreurs et de nos fautes, qui s’entrelacent cependant toujours aussi avec les fils de trame de tant de gestes de bonté, d’altruisme, de générosité, de gentillesse et d’amour qui ont fini par faire de nous ces magnifiques exemplaires d’humanité, labourés par les vicissitudes de l’existence, que nous sommes finalement devenus.

Quelle est alors la qualité de notre regard ? Jésus demandait à ses disciples d’adopter le regard de Dieu, son Dieu, qui enveloppe toutes créatures d’un regard de bonté, d’accueil, de tolérance, de miséricorde, de tendresse et d’amour. Jésus n’hésitait pas à conseiller à ses disciples d’arracher l’œil mauvais qui à cause de son regard insensible, nourri à l’égoïsme et à la convoitise, devenait cause d’injustice, de mal et de souffrances pour les autres humains.

C’est ce regard d’amour de Jésus qui a sondé les profondeurs du cœur de Simon et qui a vu et qui a cru au potentiel de feu, de courage, de fidélité, de sensibilité que cet homme possédait, avec tous ses défauts, qui a transformé le rude et frustre pêcheur de Galilée en cette «pierre» inébranlable sur laquelle a pu s’appuyer et prendre son essor le rêve (ou l’utopie) du prophète de Nazareth.

Comme Jean, Simon et André, nous avons tous besoin de ce regard d’amour posé sur nous et capable de faire venir à la lumière le meilleur qui est en nous, et d’apercevoir notre vrai visage à travers les apparences défigurées produites en nous par les combats et les blessures de la vie. Et si nos accompagnions alors les disciples pour aller voir, nous-aussi, où le Maître habite ?        
       
BM  -Janvier 2018

jeudi 28 décembre 2017

Noël ou un Dieu qui naît de la fragilité des êtres


(Essai d’une interprétation postmoderne du conte de Noël)


 1- « Allons voir le grand événement que Dieu veut nous faire connaître…»  (Lc 2,15)

                        L’histoire évolutive de l’Univers a conduit les humains à l’auto-conscience. À une certaine période de cette histoire, pour échapper à l’angoisse causée par la prise de conscience de leur finitude, de leur vulnérabilité et du caractère inéluctablement transitoire de leur existence, les humains ont inventé des dieux, sur lesquels ils ont projeté leurs désirs de puissance, de sécurité et de vie. À ces dieux, construits à la mesure de leurs manques, les hommes ont confié la tâche de les combler.

             Conçus par l’inquiétude et la peur , les dieux ont été imaginés à l’instar des super-héros de nos films de science-fiction ou de nos bandes dessinées: des Entités masculines, super puissantes, situées en dehors et au-dessus de notre monde, dotées de qualités surhumaines, surnaturelles et extraordinaires qu’elles utilisent, non seulement pour gérer les événements cosmiques, mais aussi et surtout pour libérer les humains des dangers auxquels ils sont continuellement exposés, les protéger et leur assurer une qualité de vie satisfaisante, en échange de leur adoration et de leur soumission.

            L’homme religieux (homo religiosus), en inventant les dieux et en cherchant à les apprivoiser et à se rapprocher d’eux (par un processus psychologiquement compréhensible de mimétisme), les a transformés en prototypes et en modèles de son propre comportement.

            Depuis l’invention de «ses dieux», et pour surmonter ses propres limites, «l'homme religieux» a été continuellement exposé à la tentation de s’approprier des facultés et des pouvoirs qu’il leur avait attribués, dans une folle prétention de devenir comme eux. C’est la tentation de la démesure, de l’orgueil et de la stupidité humaine cherchant à rivaliser avec la puissance et grandeur de la divinité.
          
            Devenir comme dieu ou devenir un dieu, a toujours été le rêve fou de la précarité humaine à la recherche de gratifications et de sécurité. Cependant, pour être comme dieu, l’humain a dû s’élever au-dessus des autres, devenir supérieur aux autres, plus grand, plus important et plus puissant que les autres. Il a dû soumettre les autres. En d’autres mots, il a dû refuser d’être simplement humain ; il a donc dû se « déshumaniser ». De là l’apparition dans le monde des hommes du phénomène de la « violence » (hybris) sous toutes ses formes (pouvoir, confrontation, domination, oppression, haine, guerre …), à l’origine de ce que les religions ont traditionnellement appelé le « péché », responsable de tous les désastres et de toutes les souffrances de l’humanité.

            Si donc, du côté de l’homme, la recherche compulsive de sa « divinisation » a été pour lui une source intarissable de malheurs, Jésus de Nazareth a été, de son coté, un des premiers grands esprits qui a compris et enseigné que le secret du salut et du bonheur de l’homme n’était pas dans sa « divinisation », mais dans son « humanisation » et dans l’élimination des causes de la «violence ». Ce qui comportait nécessairement la guérison des processus psychologiques angoissants (peur, anxiété de sécurité, recherche de pouvoir, de supériorité, de gratification, de succès…), suscités en l’homme par sa finitude et par sa fausse perception de Dieu. Le Nazaréen avait compris que si Dieu continuait à être perçu comme grandeur, supériorité, puissance et pouvoir qui dominent et soumettent, la violence dans le monde était inévitable et l’humanité vouée à un misérable destin.

            Toute la valeur et la nouveauté de la prédication de Jésus consistent dans la proposition d’une nouvelle image de Dieu, aux antipodes de celle avancée par les hommes et leurs religions. Le nouveau Dieu annoncé par Jésus est tout autre, différent, à l’opposé et en contradiction avec le dieu ou le « theos » des religions établies. On pourrait dire que, comparé et confronté au dieu des religions, le Dieu de Jésus apparaît comme un « anti-Dieu » qui ne se manifeste jamais comme grandeur, autorité, puissance et pouvoir qui commande, soumet et exige ; mais toujours comme petitesse et délicatesse à la recherche d’empathie et d’accueil bienveillant. En effet, l’Anti-Dieu de Jésus se présente essentiellement comme une Forme Mystérieuse d’Amour qui se révèle et agit uniquement là où il y a insuffisance, défaillance, faiblesse, perte, imperfection…, afin de combler le manque, soutenir la fragilité, enrichir la pauvreté, donner du perfectionnement, déclencher évolution, infuser énergie, vigueur et vie à tout ce qui flétrit, qui se dégrade et qui peine sous le poids de l’inéluctable pesanteur et finitude de son être. « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids de la vie et vous trouverez le repos de vos âmes…» (Mt, 11, 28-30).

            De sorte que, pour le Prophète de Nazareth, ce que les religions appellent « Dieu», n’est, en réalité, que cette Énergie Primordiale et Bénévole qui n’existe et ne se manifeste dans l’Univers que pour remplir le vide, suppléer au manque, produire relation, intégralité, plénitude, complexité évolutive dans les créatures qu’elle relève continuellement de leurs limites, afin que puisse émerger en elles une qualité supérieure d’être.

            Mais il y a plus: pour Jésus, Dieu semble être également une Énergie qui se désactive et cesse d’opérer dans les humains chaque fois que ceux-ci, dans une attitude d’orgueil arrogante et stupide, sont convaincus d’être riches d’eux-mêmes, c'est-à-dire, d’avoir atteint la pleine configuration ou la pleine suffisance de leur nature. « Dieu comble de biens les affamés, mais il renvoie les riches les mains vides » (Lc 1,53).
  
           
2 – « Ils allèrent et ils trouvèrent un enfant nouveau-né gisant dans une mangeoire pour animaux… » (Lc 2, 16)

            Cette nouvelle façon de concevoir Dieu nous permet de mieux comprendre, d’un côté, pourquoi le mythe chrétien de Noël place la présence et l’action de Dieu là où il y a naissance, petitesse, impuissance, pauvreté, pénurie d’être, symbolisés par l’Enfant-Dieu de la crèche. Et, de l‘autre côté, elle permet de mieux saisir pourquoi Jésus se réfère toujours à la Réalité Ultime avec le nom évocateur de « Père ». Cet appellatif comporte, en effet, une sémantique reliée, à l’origine, à la génération, à la naissance, au surgissement, à la croissance et à l’accomplissement, au soin, à l’amour de l’être, là où avant il n’y en avait pas ou pas assez, qui pour le Nazaréen, sont les caractéristiques typiques de la nature de son Dieu.

             Noël devient alors un magnifique conte, plein de lyrisme et de poésie, qui sert à illustrer le mystère chrétien de la présence amoureuse du Divin dans notre monde et dans la vie des hommes et aussi à nous faire comprendre la nature unique du Dieu de Jésus.

            L’histoire de Noël raconte qu’un jour une Énergie, un Souffle, un Esprit « divins » ont pris corps, chair, visibilité dans notre monde, en se présentant sous les traits d’un enfant qui vient de naître. Non pas un enfant né dans un palais de roi, mais l’enfant d’un humble couple de paysans, pauvres et sans logis. Il s’agit donc d’un être nu, dépossédé de toute ostentation de puissance et de grandeur, habillé seulement de son charme, de sa fragilité, établi dans la dépendance et le besoin le plus radical.

            Noël nous dit que là où un tel enfant d’homme existe, là aussi est le lieu de la présence et de la manifestation de Dieu. Voilà pourquoi l’histoire de Noël raconte que le Dieu de Jésus ne fréquente pas les grands et les puissants de ce monde. Il n’habite pas le luxe du palais d’Hérode, ni le faste du Temple de Jérusalem, avec les solennités du son culte. Il n’est surtout pas dans les manifestations du pouvoir, laïc ou clérical, quel qu’il soit, ni dans les projets et les convoitises des riches et des puissants de ce monde.

            La fête de Noël constitue, alors, une touchante catéchèse sur la nature du Dieu de Jésus. Elle illustre, avec le langage allégorique et imagé de la fable, pourquoi ce Dieu est essentiellement présent dans notre monde comme Force et Esprit de vie, de joie, de perfectionnement, de guérison, de compassion et d’amour qui se manifestent et s’activent à la rencontre de l’indigence et de la souffrance des créatures.

            C’est pour cela que, dans l’histoire de Noël, Dieu est présenté dans une cabane, dans une étable, dans la paille, dans le dénuement et la pauvreté. Il est avec les bergers, les bandits, les exclus, les persécutés. Il est là où la nature humaine est tourmentée et courbée sous les contraintes de l’exploitation et de la violence et sous la pesanteur de sa misère et de sa méchanceté. Il est dans les camps de réfugiés de Lybie, de Syrie, du Liban, du Myanmar. Il est dans leurs enfants nus, qui pleurent, qui souffrent, qui ont faim, qui sont sans soins, sans instruction, sans maison, sans parents, sans patrie, sans sécurité, sans avenir, sans espoir, sans amour.


3- « …Et ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en cadeau de l’or de l’encens et de la myrrhe… » ( Mt. 2, 11)

Chaque année, la fête de Noël vient alors nous rappeler que le Dieu de Jésus est toujours là où résonne le cri de la détresse humaine qui attend le cadeau de notre bonté et l’intervention de notre amour. Noël nous dit que Dieu est là où des êtres ont besoin du don de notre attention, de notre sympathie, de notre aide, de notre action charitable et fraternelle. Noël nous dit que là où la personne est faible, démunie, délaissée, dépréciée, menacée, opprimée, abandonnée, sans pain, sans maison, sans travail, sans considération, sans respect, sans réputation, sans moyens, sans liberté, sans droits… là aussi est le Dieu de Jésus. « J’avais faim…J’avais soif.., J’étais étranger… nu... malade…en prison… et vous m‘avez secouru …» (Mt.25,31-45).

La fête de Noël constitue ainsi un cri, un soupir, une  prière adressée aux grands de ce monde pour leur rappeler l’urgence de cesser la confrontation et la violence. Chaque année, Noël arrive pour demander à ceux qui commandent de rester humains, d’accepter de n’être que des humains et d’arrêter la folle prétention de vouloir être tout-puissants, supérieurs aux autres  et de détenir, comme des dieux , le pouvoir de vie et de mort sur le reste de l’humanité.

            La fête de Noël vient nous dire que toute recherche de grandeur, de supériorité et de pouvoir qui déshumanise ses détenteurs, qui abaisse, humilie, opprime, fragilise et fait souffrir nos frères humains, est et doit rester disqualifiée et bannie à tout jamais. Noël est là donc pour rappeler aux hommes de bonne volonté la nécessité et l’urgence de faire en sorte qu’un jour tous les pauvres, les faibles et les petits  de la terre arrivent  à atteindre la taille de la grandeur spirituelle et de la dignité humaine que Dieu leur a depuis toujours réservées.

Noël est là pour nous rappeler que, conformément aux dynamiques de l’Univers qui nous a produits, nos existences humaines n’acquièrent de valeur et de sens que si elles deviennent le véhicule d’un don divin d’amour et de bonté qui sauve et accomplit ; et que si elles sont, à leur tour, gratuitement et généreusement données pour parfaire le bonheur des autres créatures. « Qui veux garder sa vie exclusivement pour soi-même, la perd ; mais celui qui accepte de la donner comme un présent continuellement offert à qui en a besoin, la conservera pour l’éternité » (Mc.8,35; Lc.17,33; Jn. 12, 25) .

                       Le conte de Noël cherche ainsi à nous faire comprendre que le Dieu de Jésus est cette Bonté créative, cette Énergie Originaire qui pulse au cœur du corps de l’Univers et dans le cœur de chaque humain pour l’ouvrir et le sensibiliser à la beauté du Tout et à la valeur de chacune de ses parties. Ainsi ce Dieu, Réalité Ultime, nous permet d’apprivoiser nos insatisfactions, nos frustrations et nos limites ; de nous réconcilier avec nos défauts et nos fautes ; d’accepter le caractère fini et éphémère de notre existence comme étant une cellule indispensable d’un corps divin ; mais une cellule qui a pour elle une déclaration d‘Amour, une certitude d’accomplissement et une promesse de l’éternité.

            Le petit enfant de Noël constitue alors le symbole le plus saisissant autant de notre condition humaine, que des conditions qui réalisent et incarnent la présence du divin dans notre monde : l’amour qui va à la rencontre de la misère. Enfants, seul l’amour que nous avons reçu, nous a permis de vivre. Adultes, seul l’amour que nous donnerons, nous réalisera et sauvera le monde.

            Si dans les évangiles Jésus pouvait affirmer que tout enfant est capable de contempler le visage de Dieu (Mt.18,1-5), ce n’est que parce qu’il était convaincu que la présence de Dieu ne peut être perçue que sur le visage de tout enfant d’homme capable de croire en la bonté du monde et de confier ses faiblesses entre les mains des forces divines-humaines de l’amour.

            C’est dans la prise de conscience de cet Amour Ultime qui s’incarne dans notre petitesse, que chaque chrétien peut avoir la révélation du divin et toucher, avec espoir et tendresse, l’humble crèche de Bethleem où le conte de Noël a déposé la présence de Dieu dans notre monde.


Bruno Mori

 (Montréal 7 décembre 2017)






lundi 27 novembre 2017

Le Dieu qui habite l’homme et l’homme qui habite Dieu


(Fête du Christ-Roi – Mt. 25, 21-46)

            Depuis la nuit des temps l’homme a toujours été intrigué par la présence d’énergies mystérieuses qu’il constatait partout à l’œuvre dans le monde qu’il habitait. L’homme primitif a instinctivement attribué ces forces à l’action d’une Réalité Ultime à laquelle il a donné le nom de Dieu. Au cours de l’histoire humaine, Dieu a été imaginé de toutes sortes de façons et sous toutes sortes de formes. C’est pour cela qu’il y a autant de conceptions de Dieu qu’il a de civilisations, de cultures, de peuples et de religions. L’énorme diversité de nos représentations de Dieu est en relation directe avec notre impossibilité à connaître quoi que ce soit de sa nature. Alors nous compensons notre radicale et inéluctable ignorance par le foisonnement et la répétition de nos fantaisistes descriptions de la divinité.[i]

            La Réalité Ultime échappera toujours à toute prétention humaine de vouloir la définir et la comprendre. Même son existence ne pourra jamais être affirmée avec certitude par une démonstration ou une déduction logique de notre esprit. Dieu ne pourra jamais être saisi par notre intelligence, mais seulement ressenti par notre cœur comme une souhaitable possibilité; comme un soupir de notre désir, comme un élan de notre fascination qui voudraient relier à une Entité familière et à un visage aimable le mystérieux ensemble d’énergies qui bâtissent partout la grandeur et la beauté du monde.

            Cependant, la logique nous dit que si Dieu il y a, il ne peut être et se manifester que dans ce qui est. Il est en effet absurde de penser que quelque chose puisse exister en dehors ou au-delà de ce qui existe. C’est donc dans l’Univers existant que l’homme doit chercher Dieu ou plutôt les signes ou les traces de son action qui lui font suspecter que quelque chose de l’Ultime Mystère est à l’œuvre et se manifeste dans notre monde.

            On peut alors affirmer que la Réalité Ultime (Dieu) acquière visibilité et consistance dans la réalité de ce qui existe; que la divinité, située par les religions là-haut, dans l’au-delà, dans la transcendance, dans le surnaturel, ne réside, de fait, que dans l’ici-bas, dans l’immanence, dans le naturel, le matériel et le quotidien de notre monde et de notre existence quotidienne. Personne mieux que le théologien basque José Arriegi a illustré cette vérité : « Dieu n’intervient pas dans notre monde de l’extérieur et au gré de ses caprices. Il ne s’incarne pas une fois en passant, pour entrer dans notre monde depuis le sien. Il est la Chair du monde. Il est l’Être de tout ce qui est. Il est le Cœur de tout ce qui bat. Il est le Verbe actif et passif de toute parole. Il est le Dynamisme de toute transformation. Il est la tendresse de tout baiser. Il est le Toi de tout moi et le Moi de tout toi. Il est l’Unité de toute diversité et la Diversité de toute unité. Il est la lumière de tout regard. Il est la conscience de tout esprit. Il est la Beauté et la Bonté qui soutiennent et propulsent l’Univers dans son mouvement sans fin et ses relations infinies» [ii] .

            Il s'en suit que tout ce que nous pouvons deviner de Dieu, ne peut être saisi qu’à travers les phénomènes du processus évolutif de cet Univers physique qui nous a tous générés. On peut alors affirmer en toute vérité que la présence de Réalité Ultime prend corps dans la matérialité de notre monde et qu’elle n’agit et ne se manifeste que dans ses éléments ainsi que dans la complexité de leurs interférences et de leurs relations. Si cela est vrai, nous pouvons en tirer une extraordinaire conclusion et affirmer que notre Univers est, d’une certaine manière, la manifestation concrète et visible ou, si l’on préfère, la matérialisation ou l’incarnation de Dieu.

            Alors que les humains du paléolithique avaient découvert les signes de la présence de l’Esprit de Dieu dans les phénomènes naturels du monde, l’arrivée des religions (au néolithique) a vidé le monde de la présence de Dieu, pour le placer ailleurs. Et depuis ce temps Dieu n’est plus ni avec nous, ni parmi nous.

            C’est le mouvement chrétien, issu de la prédication de Jésus de Nazareth qui, en secouant l’humanité avec la force de son Souffle innovateur, a réveillé les humains hypnotisés et fourvoyés par leurs croyances religieuses et qui, en leur ouvrant les yeux, les a poussés à récupérer le Dieu proche et immanent que les religions avaient chassé hors de leur monde et de leurs vies.

            Dans l’histoire de l’humanité,  le  courant de pensée suscité par le christanisme est peut-être  arrivé  à nous débarrasser des fausses conceptions anthropomorphiques, mythiques et surnaturelles de la divinité, inventés et proposées par les religions, pour nous offrir enfin  un Dieu incarné dans la matérialité de ce monde et, particulièrement, dans sa réalité humaine, telle qu’elle se présente et se réalise, d’une façon exemplaire, dans la personne de l’Homme de Nazareth.

            Pour le chrétien moderne , Jésus de Nazareth constitue  non seulement un modèle d’humanité parfaitement réussie, mais aussi un exemple de comment doit être structurée et vécue, dans la vie d’une personne, sa relation avec Dieu et le prochain. Jésus semble nous montrer que, si nous désirons entrevoir, trouver et toucher quelque chose de Dieu et de son action et de son esprit dans notre existence, nous ne devons plus chercher cela dans les rituels, les normes, les prescriptions, les observances, les lois, les obligations, les prières, les sacrements, les incantations et les croyances proposées par les religions.

            Jésus semble nous dire que c’est plutôt ici, sur notre planète, dans notre maison, au contact avec nos frères humains, l’endroit où nous pouvons découvrir les traces de la présence du Mystère Ultime qui imprègne toute la création. Le seul but de l’enseignement du Prophète de Nazareth a été celui de convaincre ses disciples que, si Dieu existe, il ne peut être qu’ici, dans ce monde qui est le nôtre, dans la nature et dans les créatures qui l’habitent, dans le cœur des personnes, comme étant le souffle, l’énergie la sève, l’âme l’amour qui les font vivre, qui assurent leur perfectionnement, leur épanouissement et leur bonheur.

                        La caractéristique principale et la nouveauté du Prophète de Nazareth consistent finalement dans le fait d’avoir conçu et perçu Dieu comme étant essentiellement, une Force Amoureuse qui remplit l’Univers, un cœur divin qui bat en toute créature et qui est particulièrement active dans l’être humain. À cause de sa capacité et de son attitude à aimer, l’homme possède une ressemblance et une affinité spéciale avec Dieu. Et c’est en déployant totalement sa capacité d’aimer que, selon le Nazaréen, la personne réalise pleinement sa nature et atteint le but de sa présence en ce monde.
            Cette perception de l’homme[iii] considéré le lieu privilégié de la présence dans notre monde de l‘Énergie Amoureuse Originelle que Jésus appelait «Dieu-Père», constituait une conviction particulièrement chère à Jésus, engagé corps et âme dans un projet de transformation et de renouveau de la société de son temps, basé sur des relations humaines à l’enseigne exclusive de la communion, de la fraternité et de l’amour (le «Royaume de Dieu»).

Jésus a enseigné et révélé que c’est cet Amour Originel et Ultime que nous devons être capables d’entrevoir dans le complexe réseau des connexions, des dépendances, des attractions et des relations qui unissent les humains entre eux et avec tous les autres éléments de l‘Univers. Car seulement si nous nous sentons partie intégrante de ce système global et universel né de l‘Amour Originel et parcouru par l’Amour, nous serons en état de comprendre que notre pleine réalisation humaine ne peut être obtenue que par l’amour que nous générons et par l’amour que nous donnons. Donner et recevoir de l’amour devient alors, selon le Nazaréen, la seule façon de nous réaliser en tant que personnes et de faire vibrer le monde des hommes en harmonie avec la musique divine qui fait chanter l’Univers entier.

            Cette vision de l‘homme comme porteur et diffuseur « attitré » de l’Amour de Dieu dans notre monde, fournissait à Jésus les raisons et les arguments théologiques et spirituels nécessaires pour donner de l’élan, du dynamisme, de la détermination et des fortes motivations intérieures à tous ceux et celles qui, à sa suite, voulaient s’impliquer dans la tâche ardue visant à réaliser son rêve de renouveau universel.

            Pour Jésus, c’est alors l’homme qui devient le lieu privilégié de la proximité de Dieu et de la rencontre avec Dieu en notre monde. Pour Jésus, l’Esprit de Dieu est présent dans l’homme; et Dieu agit et aime dans l’homme et par l’homme. De sorte qu’il n’est pas possible d’avoir une bonne relation avec Dieu qui ne passe pas par une bonne relation avec l’homme, quel qu’il soit. Jésus arrive même à affirmer que ce qui est fait à l’homme, doit être considéré comme fait à Dieu. Pour Jésus, il n’est donc pas possible à quelqu’un d’offrir son amour à Dieu, si cet amour ne s’est pas formé dans le ventre de ses relations amoureuses avec les autres êtres humains (et non-humains). Il n’existe pas ici sur terre d’amour pour Dieu à l’état «pur», c’est -à-dire décanté ou épuré de toute scorie humaine ou contact humain. Sur cette terre, l’amour a toujours une coloration humaine et emporte toujours avec soi une forte odeur d’homme. « Celui qui dit d’aimer Dieu, mais ne déploie pas sa capacité d’amour en faveur de ses frères, est un hypocrite et en menteur et Dieu n’est pas en lui » (1Jn 4, 20-21).

            En identifiant la relation à Dieu avec la relation à l’homme, Jésus a accompli la plus grande révolution religieuse et spirituelle de l’humanité. Il a humanisé Dieu. Il a mis Dieu dans l’homme et non pas dans la religion. Il a libéré Dieu du monopole de la religion, de la prison du sacré, pour le placer dans le profane, dans le séculier, dans le monde naturel, dans la vie quotidienne des gens, dans le cœur de chaque personne, dans l’amour que nous ressentons, que nous donnons et que nous recevons. Il a disqualifié l’importance des moyens que la religion propose pour atteindre Dieu. Il a transformé la recherche de Dieu en la recherche de l’homme et d’une plus grande qualité humaine de son existence.

            Jésus n’a cependant pas supprimé la religion en tant que telle ; mais il a cherché à faire comprendre à ses représentants officiels que leur tâche n’est pas principalement celle de conduire les fidèles à aimer Dieu, mais à aimer les hommes et les femmes,  ainsi que tout ce qui les entoure. Car Dieu ne sait que faire d’un amour qui ne peut être vrai ni être sincère et duquel,  de toute façon, il n’a aucun besoin[iv], alors qu’il existe une infinité de personnes qui souffrent et qui ont besoin de notre aide et  de notre amour et avec lesquelles Dieu lui-même s’identifie : « Tout ce que vous avez fait aux plus petits de mes frères, c’est à moi que l’avez fait (Mt. 25,40).

            Pour Jésus c’est dans le service amoureux de ses frères, que l’homme rencontre Dieu et qu’il atteint la véritable grandeur de son humanité.

            Il n’y donc de souveraineté ou royauté possible pour l’homme chrétien que dans la supériorité et la prééminence de son amour.

Il en est de même pour l’Homme de Nazareth.

 Mori Bruno  (17 nov. 2017)
  





[i] Dans la Bible nous ne trouvons jamais des spéculations philosophiques sur la nature de Dieu. On peut dire que les auteurs bibliques ne sont pas intéressés par la spéculation sur l’essence de Dieu afin de chercher à comprendre ce que Dieu est en lui-même. Ces auteurs ont une attitude plus « pragmatique ». Ils sont beaucoup plus intéressés à savoir ce qui arrive au monde et à l’homme lorsque Dieu entre en action. Et ce sont précisément les exploits ou les «gesta» de Dieu que la Bible décrit et qu’elle nous transmet.
Il s'en suit que ce qui détermine la bonne relation de l’homme biblique avec la divinité, est sa «justice»: c’est-à-dire, la «juste» correspondance de ses actions avec la volonté de Dieu, lequel agit toujours, selon les auteurs bibliques, en vue de d’améliorer l’œuvre de sa création et le sort de son peuple.
A la différence du chrétien qui, sous la poussé de l’autorité et de l’enseignement contraignant de l’Église, fonde sa bonne relation avec Dieu sur la foi en des affirmations intellectuelles abstraites contenues dans des systèmes théologiques appelés «dogmes», l’homme de la Bible fonde sa bonne relation avec Dieu sur la bonté de ses actions.
Certes, même dans la Bible il est question de « foi » et la littérature rabbinique utilise souvent l’expression « homme de foi ». Dans la Bible, cependant, la « foi » n’a ni la même connotation cérébrale, ni le même contenu que le Magistère catholique attribue à ce mot. La foi catholique est l’adhésion de la volonté du chrétien à un ensemble d’affirmations théologiques retenues non seulement comme étant absolument vraies, mais aussi comme étant absolument nécessaires à son propre salut. La foi de l’homme biblique, par contre, est une disposition ou une attitude faite d’adoration, d’émerveillement et surtout de « confiance » face à l’action de Dieu telle qu’elle se déploie et se manifeste dans l’histoire de son peuple, dans sa vie personnelle et dans le monde et que l’«homme de foi» cherche à reproduire par l’intermédiaire de ses bonnes ouvres.

[ii] «Dios no interviene desde fuera cuando quiere. No se encarna una vez desde fuera, pues es la Carne del mundo, el Ser de cuanto es, el Corazón de cuanto late, el Verbo activo y pasivo de toda palabra, el Dinamismo de toda transformación, la Ternura de todo abrazo, el Tú de todo yo y el Yo de todo tú, la Unidad de toda diversidad y la Diversidad de toda unidad, la luz de toda mirada, la conciencia de toda mente, la Belleza y la Bondad que sostienen y mueven al universo en su infinito movimiento, en su infinita relación.» (Relat, 449)
[iii] Il va sens dire que chaque foi que dans ce texte il est question de l’homme, cela se réfère aussi à la femme.
[iv] Jésus avait compris que Dieu, étant Mystère ultime absolu et donc Réalité totalement inaccessible et incompréhensible à l’homme, ne peut jamais être saisi ou aimé par l’homme en lui-même, mais uniquement dans les manifestations et les signes que son l’Énergie, agissante dans les profondeurs des êtres, fait apparaître à la surface du monde que nous voyons. Un peu comme lorsque nous regardons la mer en bourrasque. Nous n’avons aucune idée de l’immensité des forces qui habitent et parcourent ses profondeurs. Nous pouvons cependant deviner leur présence aux résultats de leurs actions à la surface de l’eau, lorsque nous admirons, avec un mélange de frayeur et de stupeur, la puissance, la beauté et l’harmonie fougueuse des vagues qui crispent et modulent la surface de l’océan.