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jeudi 10 août 2017

RÉFLEXIONS À OCCASION DE LA FÊTE DE LA TRANSFIGURATION DU SEIGNEUR

(Matthieu, 17, 1-9)

Jésus de Nazareth a opéré une véritable révolution dans la pensée religieuse de l’humanité : il a rendu «profane» toute religion, pour rendre «sacrée» toute personne.
Étymologiquement le mot « sacré » indique tout ce qui est soustrait à l’usage commun, ce qui a été « séparé » du monde profane, exclu du monde des hommes, pour être placé du côté du monde des dieux. Le sacré concerne donc principalement les religions qui ont à faire avec Dieu. Habituellement les religions ont placé le concept de  «sacré» dans les instruments qu’elles utilisent pour établir des relations avec la divinité. Ainsi considèrent-elles comme sacrés les temples, les cathédrales, les églises, les cloches, les objets du culte, comme les habits, l’autel, le calice, le tabernacle, les livres saints (la Bible), les images saintes, le crucifix, les statues, les reliques, certaines catégories de personnes consacrées (prêtres, évêques, papes , moines, religieux, et religieuses). En d’autres mots, la religion a sacralisé de choses, des gestes et des fonctions, dans lesquels elle croit détecter la capacité de rendre présent le pouvoir et l’action de Dieu dans notre monde et qu’elle considéré alors comme des intermédiaires valables pour aider les simples mortels à se mettre en relation avec la divinité.
Cependant, lorsque nous lisons les évangiles et que nous réfléchissons sur la façon de penser et d’agir de Jésus de Nazareth, nous avons la surprise de constater que, non seulement cette « sacralisation » si chère aux religions n’a aucun sens pour lui, mais qu’il l’a combattue de toutes ses forces, en la disqualifiant toutes les fois qu’il en a eu l’occasion. Ainsi Jésus n’as jamais eu ni d’attachement ni de vénération spéciale  pour le Temple de Jérusalem et le culte et les sacrifices qui s’y pratiquaient. Ce Temple, considéré pourtant comme le lieu unique de la présence de Dieu parmi son peuple, s’est  désormais transformé en repère de voleurs, qui n’a aucune valeur et qui est superflu pour établir une vraie relation avec Dieu (Jn 4, 21-24). La splendeur, la majesté, la grandeur effrontées de cette construction ne sont, pour Jésus, que le signe sans avenir de l’orgueil et de la mégalomanie humaines. Ce temple est donc provocant et inutile. Un jour il sera détruit et réduit à un amas de ruines (Mc.13,1-3).
Comme si cela ne suffisait pas, nous constatons que dans les évangiles, les représentants officiels de la religion et du sacré, les scribes, les pharisiens, les prêtres et les grands-prêtres, etc., sont toujours présentés comme des classes hostiles à Jésus, comme ses accusateurs et les responsables de sa condamnation et de sa mort. De sorte qu’il est vrai de dire que Jésus a été tué parce qu’il a disqualifié et nié l’importance et la «sacralité » du Temple et de la religion comme moyens de sanctification, de justice et de salut.
 En d’autres mots, Jésus a été éliminé pour avoir soutenu que la rencontre avec Dieu ne se fait plus à travers les architectures fastueuses, les institutions religieuses, leurs rites, leurs sacrifices, leurs lois, leurs observances, leurs prêtres consacrés et ordonnés. Jésus a donné et perdu sa vie pour avoir cru et enseigné que Dieu est présent, non pas dans les choses et les fonctions, mais dans les personnes; pour avoir annoncé que le seul temple où Dieu habite avec toute sa splendeur et sa gloire, c’est le cœur de l’homme[i]. Cette conviction du Nazaréen se situe non seulement au centre de toute sa prédication, mais elle constitue la nouveauté la plus révolutionnaire de son message, qui bouleverse de fond en comble autant notre idée de Dieu que notre idée de l’homme.
La révolution que Jésus a accomplie consiste dans le fait d’avoir sorti Dieu, le sacré et le merveilleux de la religion, pour les placer dans l’être humain et dans le monde qu’il habite. D’après Jésus, c‘est l’être humain qui est sacré, qui est merveilleux et qui est le lieu privilégié de la présence et de l’action de l’esprit de Dieu dans le monde.  Jésus nous a révélé ainsi que le seul lieu où nous pouvons véritablement rencontrer son Dieu et nous mettre en relation avec Lui, c’est dans le frère humain, surtout dans celui qui a le plus besoin de notre attention et de notre amour. Au point que tout ce que nous faisons à un être humain, nous le faisons à Dieu lui-même. Et cela toujours, sans aucune exception. Même dans le délinquant, renfermé dans une prison, Dieu est présent : « J’étais en prison et vous êtes venus me visiter…».
C’est l’étonnante nouveauté de cette révélation qui a impressionné les premiers disciples de Jésus et qui a été à l’origine du grand succès du mouvement chrétien parmi les gens simples, pauvres et opprimés, au cours des trois premiers siècles.
Dans les évangiles on retrouve les traces et les échos de cette forte impression que le passage et le message de Jésus ont suscitée parmi ceux et celles qui l’ont écouté et suivi. Les disciples de Jésus qui nous ont laissé les quatre récits évangéliques nous partagent les conclusions auxquelles ils sont arrivés, après avoir réfléchi sur la vie et l’enseignement de leur Maître. Ils sont unanimes à nous dire que, si tout être humain de bonne volonté est un « fils de Dieu », Jésus l’a été plus que tous. S’il est vrai que, selon l’enseignement du Maître, Dieu est présent dans chaque être humain, Dieu a dû être présent d’une façon toute spéciale en ce «fils de l’homme», dans la vie, l’activité et l’esprit duquel ils avaient pu constater les fruits extraordinaires d’humanité, de bonté et d’amour produits par cette divine présence.
C’est pour cette raison que les évangiles présentent Jésus comme un homme imprégné de Dieu, habité par Dieu, uni à Dieu, qui ne fait qu’une seule chose avec Dieu, qui est comme le fils chéri d’un Père qui met en ce fils «tout son amour et sa complaisance». A travers cet homme, Dieu se manifeste, parle, fait comprendre ses attitudes et ses sentiments, transmet sa volonté. Les évangiles, en nous racontant la vie et en mettant en relief l’extraordinaire qualité humaine de ce «fils de Dieu», totalement «fils de l’homme», nous indiquent quelle sorte d’humains nous devons être, à notre tour, et quelle qualité d’humanité nous devons réaliser dans notre existence pour être, comme Jésus, les porteurs exemplaires et le lieu privilégié de la présence de Dieu dans notre monde.
Les évangiles, qui sont des ouvrages catéchétiques, pour expliquer et illustrer aux chrétiens de leurs époque que Jésus a été un chef d’œuvre d’humanité, un homme rempli de Dieu, un miroir particulièrement perfectionné pour rayonner son amour et réfléchir sa présence et son action dans notre monde, ont créé le scenario particulièrement merveilleux et impressionnant de la «transfiguration», une mise en scène composée d’éléments tirés des théophanies de l’A.T. et dans laquelle Jésus est montré comme totalement illuminé et transformé dans son humanité par le Dieu qui l’habite.
Nous assistons ici au même procédé littéraire que nous rencontrons dans les récits de la naissance et de l’enfance de Jésus, débordants d’éléments surnaturels, miraculeux  et fantastiques, mais qui n’ont, eux aussi, d’autre but que de faire comprendre et d’illustrer le fait que, si dans l’Univers, le «divin» (donc Dieu) se verse et agit partout, c’est surtout dans ce qu’il y a de plus « humain » au monde qu’il se manifeste avec plus d’évidence : un bébé, un enfant, c’est-à-dire un être établi dans des conditions de fragilité, de vulnérabilité, de pauvreté et de dépendance totales.
De tout cela nous devons en déduire que nous, les chrétiens, ne devons pas  chercher dans les évangiles comment nous diviniser (nous sommes déjà tous et à l’avance porteurs de la présence divine en ce monde), mais comment nous humaniser. Nous devons comprendre que le christianisme n’est pas une religion qui cherche principalement à rapprocher l’homme de Dieu, mais un mouvement spirituel qui cherche à rapprocher l’homme de l’homme, pour l’humaniser et le transfiguer toujours davantage par le moyen de l’amour, en l’aidant à se libérer de ses pulsions déshumanisantes et destructrices de sa véritable identité.

BM




[i] Cfr. aussi 1Cor. 3,16-17; 1Cor. 6,19

LE BON GRAIN ET L’IVRAIE – NE PAS JUGER


(16e dim. ord. A 2017 – Mt.13, 24-30)

La parabole de bon grain et de l’ivraie est une des plus représentatives de la pensée de Jésus. Ici le prophète de Nazareth cherche à faire comprendre que dans le monde où nous vivons, il est impossible de séparer et de connaître avec certitude ce qui est bon et ce qui est mauvais. Jésus veut donc nous enseigner que l’homme ne possède pas ce pouvoir car cela requiert des connaissances qu’il ne pourra jamais avoir. Adam et Ève ont été chassés de l’Éden parce qu’ils ont voulu s’approprier  de cette prérogative qui est propre à Dieu : avoir la connaissance du bien et du mal et pouvoir juger d’après cette connaissance. Même Dieu, nous dit Jésus, ne fait pas cela et ne juge et ne condamne personne (Jn 5,22; 8,15). Il prend tout, il accepte tout, il tolère et supporte tout. Il laisse cohabiter, vivre, se développer et grandir ensemble le bien et le mal, le bon et le mauvais, le pur et l’impur, le conforme et le non-conforme, le blé et l’ivraie. Il continue à faire lever son soleil et à faire pleuvoir sur les gentils et les méchants ; sur les le justes et les injustes. Il ne s’en fait pas si la bonne semence qu’il a répandue à pleines mains dans le champ du monde n’apporte pas tous les résultats qu’il en espérait, car il sait qu’il est inévitable qu’elle tombe parfois dans les cailloux et les ronces qui peuvent réduire ou empêcher sa croissance.

Jésus se lève ici pour mettre en garde ses disciples contre la tentation du perfectionnisme, du puritanisme et de l’idéologie présentes en tout système humain de pouvoir autant civil que religieux et qui consiste dans la prétention de savoir et donc de sélectionner ce qui est bon et ce qui est mauvais, ce qui est vrai et ce qui est faux et donc de diviser le monde en catégories et en classes distinctes et opposées: nous et les autres. 

Nous, les bons, les purs, les élus, les fidèles, les sauvés. Nous, du côté de Dieu, de la vérité, de la vertu, de la morale, de la justice, de la Loi, de la vraie religion du bon parti politique.

         Et les autres : les mauvais, les méchants, les impurs, les pécheurs, les infidèles, ceux qui ne pensent pas comme nous, qui n’agissent pas comme nous, qui n’ont pas notre culture qui ne sont pas de notre race, de notre clan, de notre religion et qu'il faut, par conséquent, éloigner, écarter, réduire au silence, exclure, éradiquer de notre terrain comme de mauvaises herbes, car :
-ils nous dérangent ; ils contestent nos croyances, notre religion, notre culture; ils empiètent sur notre espace vital; ils viennent voler nos emplois, consommer nos ressources ;
-ils constituent une menace à notre façon de vivre, à notre sécurité et tranquillité sociale, politique, religieuse et intellectuelle;
- il nous obligent à nous confronter, à nous comparer, à revoir nos habitudes, nos principes, à relativiser et remettre en question des valeurs et des vérités que nous pensions absolues et inaltérables;
- ils déstabilisent nos lois, nos traditions, nos dogmes et nos convictions établies…
À cause de tout cela, on a le droit, au nom de Dieu, de la religion, de la vérité, de la paix, de les combattre et de les extirper, comme une mauvaise herbe qui est s'enraciner dans le bon terrain de notre existence.

C’est ce type de raisonnement, fait de distorsion psychologique, de peur, d’insécurité, de fanatisme et surtout d’ignorance, qui a justifié, le long de l’histoire humaine, toutes les aberrations des régimes totalitaires et toutes les horreurs et les atrocités perpétrées au nom d’une idéologie autant politique que religieuse.

Dans chaque système totalitaire, les mauvaises herbes qu’il faut arracher sont presque toujours identifiées à la «différence» d’idées, qui produit confrontation et opposition, certes, mais qui est aussi une manifestation d’un élan et d’un désir de liberté. Or, l’idéologie supporte mal la liberté, surtout la liberté de pensée. L’idéologie est réglée et fonctionne sur le principe de la conformité et de l’uniformité totales : un seul chef, un seul pouvoir, une seule idée, une seule allégeance. Tout ce qui ne rentre pas dans ce schéma doit être écarté.

Jésus enseigne ici que toute idéologie, tout gouvernement et toute religion qui se croient meilleures que les autres et supérieures aux autres, deviennent nécessairement agressives et dangereuses, car productrices de classes, de différence, d’inégalités et donc de confrontations et  d’hostilités.

Dans cette parabole de l’ivraie Jésus veut faire comprendre à ses disciples que dans le monde nouveau qu’ils auront à bâtir , ils ne devront plus jamais chercher à exclure qui que ce soit, comme ils avaient tendance à le faire auparavant; mais que leur tâche consistera désormais à se placer aux coins des rues pour récupérer tout le monde sans distinction, afin que même la canaille puisse trouver une place dans la salle du banquet (Mt.22,8-10; Lc.14,13-21). Il leur enseigne encore ici que le seul mal qu’ils devront désormais chercher à arracher du terrain de leur existence, c’est cette soif de pouvoir qui est la cause de toutes les  souffrances.

C’est pour cela que Jésus exhorte ses disciples à toujours s’abstenir de tout jugement. Selon le Nazaréen le jugement est une fonction qui est réservée exclusivement à Dieu et que pourtant Dieu n’exerce jamais, parce qu’elle est toujours remplacée par sa miséricorde. Selon Jésus, l’être humain n’a ni le droit, ni le pouvoir, ni l’autorité, ni la capacité, ni les compétences, ni les connaissances nécessaires pour juger.

Tout jugement est une usurpation de pouvoir et une arrogante présomption de connaître les complexes variations de l’erreur et de la vérité, du bien et du mal dans la société des hommes. C’est pour cela que celui qui s’arroge le pouvoir de juger l’autre, en réalité ne fait que proclamer et manifester l’énormité de son ego, la superficialité de ses connaissances et l’étendue de sa stupidité. L’homme qui juge n’est qu’un psychotique qui s’illusionne sur sa véritable identité. En effet lorsqu’il juge l’autre, il se définit comme le mètre sur lequel il mesure tout le reste. Lorsque il juge, il réfère tout à lui : « Tu n’es pas comme moi; tu n’as pas mes idées; tu n’as pas ma foi , tu n’as pas ma religion ; tu ne crois pas au même Dieu; tu n’agis pas comme moi; tu n’as pas mes coutumes; tu appartiens à un autre parti, à un autre pays; tu es différent; tu n’es pas bon pour moi; tu ne me plais pas, tu n’es pas acceptable; tu n’es pas conforme;  tu es dans l’erreur; je ne pourrais jamais être d’accord avec toi; je ne pourrais jamais être ton ami; tu me fais peur, tu me déranges; tu me déstabilises;  tu contestes mes croyances et tout ce qui constitue ma sécurité; tu mets en doute la solidité de la structure du monde auquel j’appartiens, la vérité du scenario surnaturel , religieux et symbolique que je me suis  construit et qui me permet de vivre en paix avec moi-même et avec Dieu , de qui j’espère un jour mon salut éternel».

Il et évidemment plus facile pour nous de juger l’autre, de l’accuser d’être dangereux, mauvais, infidèle, hérétique, hors norme, plutôt que de mettre en question nos valeurs et nos convictions; plutôt que d’approfondir nos connaissances et nos croyances, plutôt que de reconsidérer notre posture religieuse et spirituelle et de revoir nos relations avec l’autorité religieuse, ainsi que notre vision du monde et de Dieu.

Pour les personnes qui jugent, il est plus rassurant et moins fatigant d’obéir aveuglement aux impératifs de l’autorité constituée et aux contraintes des dogmes qu’elle impose, que de prendre le risque d’une foi personnelle, adulte, critique et éclairée et d’assumer le dur choix de la liberté de pensée . C’est beaucoup plus rassurant, pour notre bigotisme et notre tranquillité, de croire sans penser, que de penser au risque de ne plus croire (comme avant).

Le jeugemen  est  bien souvent le complice  de notre lâcheté et  de notre paresse . En effet, une fois que le jugement a été proféré et que l’autre a été reconnu non acceptable, car fautif et coupable, voilà que celui qui l’a jugé peut continuer à vivre en paix, sans rien se reprocher et sans rien changer dans sa vie. En effet, si l’autre a été déclaré dans la faute et l’erreur, le juge peut se glorifier de sa justice et continuer à s’alimenter de ses propres convictions. Le jugement devient ainsi une stratégie de protection et de justification du grain sterile et pourri que le juge est devenu. Ainsi, derrière le jugement, il y a autant la présomption d’une toute-puissance effrayante, que la manifestation d’une suprême idiotie.

S’il y a une chose qui attriste aujourd’hui tout catholique de bonne volonté, c’est de constater que son Église s’attribue encore le droit de juger comme étant un pouvoir et une prérogative qui lui viennent directement de son statut d’Institution d’origine divine. Ainsi, le Droit Canon affirme, comme si s’était la chose le plus normale du monde, que l’Église a le droit de juger et « le droit inné et propre de contraindre par des sanctions pénales les fidèles délinquants » (can 1311).

Il est difficile pour les chrétiens de notre époque d’oublier que leur Église, pendant des siècles, s’est même dotée, d’un organisme interne non seulement de jugement, mais d’inquisition et de recherche explicite et violente de la déviation, de la dissidence, de la faute et de l’erreur, dans le but de les attacher de force et de les brûler littéralement, comme de mauvaises herbes, dans le feu des bûchers.

          Aujourd’hui encore ces vieilles attitudes inquisitoriales continuent, même si d’une façon moins cruelle et moins violente, à faire de nombreuses victimes dans l’Église. Pensons à tous ces penseurs influents, à ces grands théologiens qui au cours des deux derniers siècles ont été évincés par les Sainte Office (le nouveau nom de l’Inquisition) de leurs Facultés et privés du droit d’enseigner . Pensons à tous ces prêtres qui ont été chassée de leur ordre, dégradés, à qui on a défendu la prédication, la célébration des sacrements, le ministère, par le seul fait d’être tombés amoureux d’une femme et de l’avoir mariée. Pensons aux divorcés remariés ; aux personnes homosexuelles vivant ensemble. Pensons aux couples chrétiens non mariés ; aux femmes qui ont avorté ; aux jeunes femmes qui utilisent régulièrement la pilule ou autres moyens de contraception et qui sont étiquetées d’immorales, de vicieuses et de débauchées …

Tout ce vaste monde, l’Église catholique le considère, malheureusement, comme coupable, transgresseur, mauvais, pas bon ; elle juge ces personnes comme étant des pécheurs publiques, des chrétiens de rang inférieur, qu’elle déclare en état de péché mortel et donc en danger de damnation et qu’elle cherche à éloigner des autres fidèles, à écarter des sacrements, qu’elle tolère à peine; vers lesquels elle autorise à ressentir, tout au plus, de la pitié,  et à exercer une certaine miséricorde, mais a auxquels on ne peut cependant pas concéder le droit de s’intégrer totalement dans une assemblée eucharistique; de les faire sentir en pleine communion avec leurs frères chrétiens et de leur permettre de manifester cette communion par le geste sacramentel de la manducation du Corps du Seigneur.
Pour l’Église, ces catégories de personnes sont encore et toujours de l’ivraie qu’il faut écarter, éliminer, pour que la bonne graine ne soit pas contaminée et que la pureté de la structure soit préservée.

Je pense qu’aussi longtemps que cette Église continuera à considérer comme normale et sacrée sa structure impériale, basée sur un système de pouvoir totalitaire, concentré dans les mains d’un monarque absolu[i], non seulement elle sera en opposition à l’esprit de l’Évangile et infidèle à la volonté de Celui dont pourtant elle présume être la présence visible en ce monde, mais elle restera esclave des expressions typiques d’un tel régime qui aujourd’hui apparaissent comme totalmente anachroniques, car incompatibles avec les acquis libérateurs des sciences humaines modernes. 

        Dans le monde du XXIe siècle où le comportement de l’individu et les relations entre les personnes sont désormais régis, inspirés et protégés par d’innombrables lois, déclarations et chartes, garantissant l’inviolabilité absolue de la personne, ainsi que toute sortes de droits, libertés et immunités, une Institution qui prétend encore contrôler la pensée des individus, qui cherche à établir et à imposer les contenus de leurs croyances, les conditions de la moralité de leurs actions , qui s’arroge le droit de juger, au nom de Dieu, des contenus du bien et du mal, de la vérité et de l’erreur… une telle Institution ne peut que dériver inévitablement vers la disqualification et l’insignifiance.

BM







[i] Le Pontife romain au dire du code de Droit Canon « possède dans l’Église le pouvoir ordinaire, suprême, plénier, immédiat et universel qu’il peut toujours exercer librement ( can , 331 et 332) et contre une sentence ou un décret duquel il n’y a ni appel, ni recours possible ( can 331, &3 ),

mercredi 28 juin 2017

LA PEUR N'EST PAS ÉVANGÉLIQUE - N'AYEZ PAS PEUR !

(Mt. 10,26-33 - 12e dim. ord. A)

Nous, les humains, sommes des êtres dominés et conduits par la peur. La peur fait de nous des créatures fondamentalement angoissées à cause de la prise de conscience de notre fragilité, de notre vulnérabilité, de notre finitude, du caractère éphémère et transitoire d’une existence vouée inévitablement à la mort. Nous nous sentons continuellement menacés par les éléments et les événements naturels de notre monde, par les hommes et par Dieu.

Et c’est ainsi que nous devenons des personnes (et des nations), qui soupçonnent, qui se méfient , qui ont peur :
             - Peur d’être trompé, arnaqués, escroqués, volés, exploités, abusés, attaqués...
            - Peur de manquer du nécessaire, d’avoir faim, de ne pas pouvoir accumuler assez d’argent pour faire face aux imprévus de l’existence et pour vivre une vie confortable et aisée.
            - Peur de ne pas être assez intelligents, assez rusés et habiles, assez compétents pour nous faire accepter par les membres de notre clan ; pour trouver notre place dans la société ; pour réussir à décrocher un bon travail…
            - Peur de pour ne pas être assez importants, de ne pas avoir assez de moyens et de pouvoir pour s’imposer aux autres, dépasser les autres, concurrencer les autres, soumettre les autres … et ainsi être libérés de la peur des autres.
            - Peur de perdre la forme physique, la jeunesse, la vigueur, la prestance, la beauté, la santé.
- Peur de la vieillesse ; peur de la retraite ; peur de se sentir inutile ; peur de s’ennuyer; peur de perdre la proximité, l’amitié , les attentions, l’intérêt, l’amour des autres…  
            - Peur d’être un jour un poids pour nos enfants ; peur d’être écartés, déconsidérés, de ne plus être pris au sérieux ; peur de perdre la tête, d’être incapables de communiquer ; peur d’être abandonnés, de rester seuls…
           - Aujourd’hui, il a des peurs qui sont suscitées par les situations économiques et politiques de nos sociétés : peur de voir nos économies s’envoler à cause des intérêts dérisoires de nos placements ; peur de l’inflation qui augmente le prix de nos emplettes ; peur de manquer de soins adéquats en cas de maladie, à cause des coupures et de compressions budgétaires de notre Gouvernement, etc.
            - Peur aussi causé par la perspective d’une catastrophe écologique presque inévitable, reliée au réchauffement climatique, à la déprédation insensée des ressources naturelles de la planète.

Si dans le monde animal la peur est un mécanisme naturel de survie qui pousse à se défendre ou à fuir le danger immédiat, dans le monde humain, il n'est pas exagéré de dire que la peur, en devenant angoisse constante, se transforme en  la principale cause de nos souffrances, de nos malheurs et de nos deuils. C’est à cause de cette peur archaïque d’une chasse insuffisante et donc de manquer de nourriture, que les hommes aujourd’hui encore saccagent les ressources naturelles de la planète ; détruisent les écosystèmes nécessaires au maintien de la vie; réchauffent l’atmosphère; perturbent le climat;  contaminent l’air, les océans, les sols; mettent en danger la survie de l’humanité. 
C’est à cause de la peur de ne pas être assez importants et de ne pas avoir assez d’influence et de pouvoir que nous devenons des individus intraitables, fermés sur nous-mêmes, égoïstes, mesquins, avides, durs, agressifs, violents, inhumains… À cause de la peur de manquer de moyens, nous en arrivons à manquer d’âme et d’humanité.
C’est à cause de la peur que les hommes font les guerres et tuent; qu’ils menacent les Pays voisins avec des bombes atomiques; que les États dépensent des sommes folles et scandaleuses pour maintenir efficace et redoutable leur force de frappe et d’intimidationalors que la plus grande partie de la population de la planète combat contre la faim, les maladies, la déchéance et la misère.
C’est à cause de la peur que des peuples entiers cherchent refuge dans d’autres pays, que la paix est partout perturbée et que les relations entre nations et les cultures sont exacerbées.

            À ces peurs que tout le monde expérimente par le seul fait d’habiter cette planète et d’appartenir à cette humanité, pour nous, les chrétiens s’ajoutent aussi d’autres peurs, souvent bien plus angoissantes, car plus profondes, reliées à nos croyances religieuses.
En effet, pendant des siècles l’Institution religieuse a profité de la naïveté et de l’ignorance des fidèles pour produire de la peur et s’en servir comme instrument de domination et de pouvoir, afin de consolider son emprise sur la conduite et la foi des chrétiens. Et elle a fait cela en s’inventant une fausse image de Dieu calquée sur le modèle humain d’un despote absolu ou d’un souverain-seigneur tout-puissant qui, du haut du ciel dirige les destins de l’humanité sur terre. Il est le garant de l’ordre moral, il intervient, il surveille, il commande, il exige obéissance soumission ; il ne tolère pas la transgression; il se met en colère, condamne et punit les coupables.

Il s’agit alors d’une divinité que les humains doivent amadouer et apprivoiser, en rampant à ses pieds comme des esclaves devant leur maître; en renonçant à leur jugement et en annulant leur personnalité, dans une attitude de crainte, de soumission servile et d’obéissance aveugle à sa volonté. C’est un Dieu qu’il faut faire sortir de sa distance et de son indifférence à nos égards, en achetant son attention et ses faveurs par la  flatterie, la louange, l’adoration, la prière, la supplication, les sacrifices (y compris le sacrifice expiatoire de son Fils, car de sa bienveillance ou non-bienveillance dépend le bonheur ou le malheur, le salut ou la perte éternelle des humains).

Cette peur de Dieu ou cette «crainte de Dieu», élevée à critère d’excellence chrétienne par toute une forme de spiritualité religieuse et ecclésiale, a produit des générations de chrétiens malheureux, névrosés, culpabilisés et terrorisés par le spectre de la sévérité de Dieu, de son jugement final, du péché, de la mort et de l’enfer. Pendant des siècles la peur de Dieu et des affreux châtiments que l’Église assurait qu’il était capable d’infliger aux pécheurs, a transformé autant la vie que la mort d’innombrables générations de bons et pieux chrétiens en un authentique cauchemar.

Comme les compagnies d’assurances cherchent à susciter dans l’esprit des gens la peur de toutes sortes de catastrophes possibles, afin de leur vendre des polices qui les tranquillisent et les rassurent, ainsi fait l’Église avec ses chrétiens.  Elle leur dit : «Dieu est sévère et punit. Vous avez raison de le craindre. En effet, vous êtes faibles devant la tentation, vous êtres persistants dans vos vices et dans vos mauvaises habitudes. Vous êtes enclins au mal et à la transgression. Vous êtes des pécheurs invétérés. Vous risquez donc fortement d’encourir la condamnation et le châtiment de Dieu et de brûler éternellement dans les flammes de l’enfer. Mais heureusement que moi, l’Église, je suis là pour vous sauver ! Dieu est sévère et impitoyable, mais moi je suis plus indulgente et compatissante. Moi je détiens le remède qu’il vous faut ! Moi, je peux vous vendre des bonnes assurances qui vous protégerons contre Dieu et sa justice, si vous devenez des fidèles clients de notre Institution ecclésiale. Notre Église peut vous offrir la police du baptême, de la confession, de l’onction des malades et des mourants, toutes sortes d’indulgences à courte, moyenne et longue durée ; ainsi que d’autres trucs qui vous aiderons à échapper à la colère et au châtiment de Dieu».

Ainsi se comportent les hommes, et ainsi agissent les religions ! Mais dans les Évangiles et le message de Jésus de Nazareth, rien de tel ! 
Dans les Évangiles, jamais Jésus ne cherche à nous faire peur. Au contraire ! Il nous enseigne que nous ne devons avoir peur de rien: ni des choses, ni des hommes, ni de Dieu. Et cela pour deux raisons. Premièrement parce que, selon Jésus, Dieu est une Énergie d’amour et qu’il ne peut donc qu’aimer. Il ne sait faire, pour ainsi dire, autre chose. Il est amour. Sa façon d’être c’est d’aimer. Sa nature c‘est l’amour. Comme le feu qui ne peut que chauffer et brûler. Deuxièmement, parce que nous sommes des êtres plongés en Dieu, habités par Dieu lequel soutient et enveloppe toute notre existence de sa présence et de son amour.

Si nous sommes vraiment convaincus de cela, il ne peut surgir de notre cœur qu’un sentiment de totale sécurité et qu’une attitude de totale confiance et d'abandon, attitude et sentiment qui persistent même à travers la constatation de nos déboires, de nos fautes et de nos méchancetés. Car nous savons que son amour nous est donné et nous est assuré depuis toujours, avant même que nous devenions fautifs et pécheurs et que jamais il ne nous sera retiré ; parce que Dieu ne peut pas se démentir. Le Dieu de Jésus ne peut pas être diffèrent de ce qu’il est. Il est pur amour et seulement amour ; et donc il ne peut pas être ou se transformer pour nous en rancune, en ressentiment, mécontentement, insatisfaction, irritation, colère, vengeance, hostilité.
Pour Jésus penser que Dieu puisse être capable de tels sentiments, est non seulement un blasphème, mais une absurdité.

Quitte à en choquer plusieurs parmi vous, il faut même dire que le Dieu de Jésus ne peut même pas se transformer en pardon envers nous et, qu’en réalité, le Dieu de Jésus ne pardonne, ne réhabilite et ne fait miséricorde à personne. Car ce Dieu ne peut pas être affecté par nos crimes, nos péchés et notre méchanceté. Le pardon de Dieu que nous, pécheurs, expérimentons après l’aveux de nos fautes, ne comporte pas un changement d’attitudes qui surviendrait en Dieu suite à notre regret (auparavant Dieu était fâché contre le pécheur, mais ensuite, touché par le regret de celui-ci, il est disposé à lui accorder à nouveau sa bienveillance et son amitié), mais uniquement un changement d’attitude qui s’opère en nous, les fautifs et les pécheurs qui, après la prise de conscience et le regret de nos erreurs, reconnaissons et réalisons que finalement Dieu n’avait jamais cessé de nous aimer avant, pendant et après nos fautes.

Jamais nous ne devons donc perdre notre confiance en notre valeur foncière de créatures totalement aimées par ce Dieu, car cela signifierait perdre la foi en la fidélité inébranlable de son amour pour nous. Penser que Dieu nous aime parce que nous sommes bons, pieux, vertueux et aimables, c’est la pire erreur que nous puissions commettre, parce que c’est croire que Dieu nous aime à cause de notre bonté et non pas à cause de la sienne. Cela équivaudrait à penser que notre salut vient de nous-mêmes et de nos mérites et non pas de la gratuite d’un Amour qui est là pour nous depuis toujours et avant même que nous soyons venus à l’existence.

Voilà pourquoi dans les évangiles, Jésus cherche continuellement à ouvrir le cœur des hommes à la confiance et il encourage tous ceux et celles qui l’écoutent à se débarrasser de leurs peurs. Ainsi dans le texte de l’évangile que nous venons de proclamer, par trois fois Jésus dit a ses disciples de ne pas avoir peur. Pour Jésus la peur est le boulet que doivent traîner sur la route de la vie ceux qui marchent coupés de la Source de l’Amour qui les habite et les porte. Mais pour ceux qui croient, qui marchent en Dieu, plongés dans son amour, la peur n’existe pas, car ils savent que rien ne pourra les séparer de son amour. Et même si les circonstances historiques de leur vie sont adverses ; même s’ils expérimentent revers, épreuves et souffrance; même s’ils doivent perdre leur vie physique, rien ni personne ne pourra cependant les déposséder de leur Vie véritable, celle qu’ils ont bâtie à l’intérieur de leur âme, à travers l’amour que la présence de Dieu en eux avait déposé dans les profondeurs de leur être et avec lequel ils ont ensemencé le monde au cours de leur passage.


BM





           



FÊTE DELA TRINITÉ – UN AMOUR QUI N’EST QUE TENDRESSE



            La théologie catholique décrit Dieu comme une Trinité de personnes égales et distinctes en perpétuelle relation. Cette façon de présenter Dieu difficile à saisir, n’intéresse plus guère les chrétiens de notre temps, qui préfèrent retourner aux Évangiles et récupérer plutôt la description de Dieu que Jésus nous a laissée en utilisant l’image du Père et que l’évangéliste Jean a résumé dans l’affirmation que Dieu est Amour. Dans les évangiles, en effet, Jésus parle de Dieu comme d’un Amour qui se livre à tous dans une totale et absolue gratuité.

Je choisis donc aujourd’hui, en cette fête de la Trinité, de vous parler de Dieu, mais en développant le thème de son amour qui se manifeste toujours par des relations imprégnées de tendresse. Il y a évidemment différentes formes de tendresse (celle des parents, celle des frères et sœurs, celle des amis, celle du couple amoureux, etc.). Puisque la grande majorité des personnes ici présentes sont des couples mariés, il est peut-être intéressant de profiter de cette fête pour réfléchir ensemble sur cette qualité de l’amour et voir jusqu’à quel point vos relations de couple sont à l’image de la tendresse qui est en Dieu.

Nous savons tous que l’amour est la force qui fait tourner le monde, qui fait vivre les êtres et qui est pour tous source de bonheur et d’accomplissements. Aux hasards des rencontres, se manifestent les attirances, les affinités, naissent les sentiments, les attachements, les passions, les amours qui souvent aboutissent au mariage ou à d’autres type d’unions stables.

            Mais comme il s’agit de deux libertés qui se rencontrent, ces unions sont toujours soumises aux impondérables des événements, du devenir et des faiblesses des personnes. Aucun amour n’est assuré pour toujours, car aucune réalité n’est établie et fixée une fois pour toutes. Chacun de nous vit dans une interrelation constante avec le monde et cet échange continuel nous affecte nécessairement et nous transforme à notre insu. Nos relations amoureuses subissent aussi les contrecoups de nos changements.

            Dans le mariage, au bout d’un certain temps, la flamme de la passion se réduit et s’épuise, la vie quotidienne s’installe, avec sa routine grise et monotone. L’attention des débuts pour les mots doux, les gestes tendres et les délicatesses réciproques baisse ; cesse le romantisme, on devient « ordinaires »; apparaissent les premières divergences, les désaccords; surgissent les animosités, les altercations, les ressentiments, les frustrations, les insatisfactions, les remises en question. Il arrive aussi que, dans la relation du couple s’infiltrent passions volcaniques, suscitées par l’attrait d’une autre personne. La vie de l’amour à deux est complexe, laborieuse, pleine de péripéties. Elle ressemble à un chantier de construction où on bâtit, on réalise des projets, on en jouit, on s’installe confortablement ; mais où on peut aussi rénover, modifier, changer et démolir ce qui a été autrefois construit.

            Cela signifie que l’amour est un sentiment terriblement fort, mais aussi extrêmement fragile. Qu’est-ce qui peut lui donner la force de survivre aux vicissitudes de la vie et à l’usure du temps? Uniquement sa capacité de vibrer dans les harmoniques de la tendresse. Si l’amour est la fleur qui parfume et embellit le jardin de notre existence, la tendresse est le terreau et l’eau qui lui donnent vie et vigueur. Sans l’eau de la tendresse, la fleur de l’amour flétrit et se meurt.

Pour se rapprocher, se comprendre, communiquer, donner et recevoir de l’amour et de la chaleur, la tendresse n’a pas son pareil. Les amoureux doivent être conscients que si la sensualité et la sexualité permettent à la tendresse de s’exprimer, elles ne garantissent toutefois pas nécessairement la présence de la tendresse dans une relation de couple.
           
Dans la relation du couple, il ne faut pas confondre la tendresse avec l’émotion ou la surexcitation du sentiment devant l’autre. Ce genre de sensation n’est autre chose que la célébration psychologique du plaisir égoïste que l’individu ressent à la présence de la personne qui l’attire physiquement. Avec cette sensation, l’individu reste fermé sur lui-même et dans la recherche de sa propre satisfaction. Il est loin d’une attitude de tendresse.

Qu’est-ce que finalement la tendresse ?
           
La tendresse est cette qualité « divine » de l’amour qui devient totale gratuité. C’est l’attitude intérieure qui pousse l’amant à ne chercher que le bonheur de l’autre et qui ne se transforme jamais en un instrument de domination ou d’exploitation pour satisfaire ses propres besoins. La tendresse, c’est lorsqu'on accepte l’autre dans son altérité. C’est lorsqu'on se laisse toucher par l’histoire de sa vie et qu'on veut l'accueillir totalement dans la nôtre. C’est aimer l’autre tel qu’il est. C’est le trouver parfait comme il est et désirer qu’il reste tel pour toujours, car même ses défauts et ses faiblesses nous attendrissent.

            La tendresse nous renvoie aux premières heures de notre naissance, lorsque le regard maternel s’est posé sur nous. La tendresse est ainsi le sentiment amoureux qui a gardé fondamentalement les caractéristiques et le souvenir de ce regard maternel originaire. De sorte que, il y a tendresse seulement lorsque l‘amour que je ressens pour l’autre est capable de me décentrer de moi-même, pour centrer ma vie dans l’autre et pour la transformer en don pour le bonheur de l’autre.

            La tendresse c’est lorsque l’autre devient pour moi un trésor presque sacré, auquel je ne m’approche qu’avec respect et émerveillement, touché et ravi par les richesses qu’il contient.

            La tendresse c’est quand la seule présence de l‘autre me remplit de bonheur et que je m’extasie à la seule contemplation des traits de son visage, que j’ose à peine caresser, de peur de dissoudre le ravissement dans lequel il m’a plongé.

            La tendresse c’est l’amour que je ressens et que j’offre à la personne aimée à la découverte de ce qu’elle est en elle-même; à la découverte de l’amour qu’elle me porte et que je veux transformer en source de plénitude et de bonheur pour elle, plus que pour moi.

            Dans la tendresse, je vis plus à travers la vie de l’autre, qu’à travers la mienne. Ainsi ses épreuves, ses souffrances, ses peurs, ses succès, ses désirs, ses rêves, deviennent mes épreuves, mes souffrances, mes succès, mes rêves.
           
Voilà pourquoi dans le couple qui s’aime, la qualité, l’authenticité et la durée de leur amour se vérifient et sont garantis par la présence de la tendresse. Dans le couple l’amour ne peut résister à l’usure du temps que s’il se transforme en tendresse. La tendresse devient alors la réussite d’un rêve d’amour. Ou, comme disait Jacques Salomé : « La tendresse, c’est quand la réalité arrive à dépasser le rêve». « La tendresse c’est un geste qui devient caresse avant même de l’avoir reçue».

            Mais la tendresse a besoin de temps. Prendre le temps de se retrouver, de se regarder, de s’apprécier, de se dire, de s’écouter, de s’attendre, de s’intéresser à l’autre. Prendre le temps de donner et non pas toujours demander. Prendre le temps d’être présent pour l’autre, de lui accorder de l’attention. La tendresse est dans l’intonation de la voix, la douceur des mots, dans le petit billet d’amour que je lui laisse sur le comptoir de cuisine avant de partir travailler; dans la rose que je lui apporte, même si ce n’est pas son anniversaire; dans le regard pétillant avec lequel je l’enveloppe; dans les caresses spontanées et parfois furtives par lesquelles je révèle à l’autre que sa présence en ce monde est indispensable à mon bonheur et que la valeur de sa vie l’emporte sur la mienne.

            Dans une société où il y tellement d’égoïsme et de violence, la tendresse humanise notre monde et le rend supportable. Quelqu’un disait que l’avenir du monde est à la tendresse.

            C’est pour cela que l’amour avec lequel Dieu nous aime, étant par principe un amour parfait, ne peut être qu’un amour de tendresse. C’est pour cela que dans la vie de Jésus cet amour s’est toujours manifesté comme accueil inconditionnel, don total de soi, même jusqu’en mourir, comme respect, valorisation de l’autre, gratuité, disponibilité, service, partage, compassion, pardon, etc., qui ont été les différentes façons dont le Maître a décliné pour les autres la tendresse de Dieu.

C’est lorsque nous aimons avec un amour qui a été capable de se transformer en tendresses, que nous incarnons véritablement l'amour de Dieu et que nous devenons la manifestation la plus accomplie de sa divine présence dans notre monde.


BM


(Cfr. Leonardo Boff : La ternura : la savia del amor, dans La Columna semanal de Leonardo Boff, 620, Koinonia ) 

vendredi 9 juin 2017

L’ÉLOGE DE L’IMPERFECTION



Les physiciens affirment que nous habitons dans un Univers continuellement en train de s’auto-créer, de s’auto-développer et de s’auto-organiser à travers un processus de transformation sans fin qui est à l’origine de l’époustouflante variété, complexité et nouveauté des formes physiques émergentes, qui sont et qui valent plus que la somme des éléments qui les composent. Un excellent exemple de cela est l’eau, dont la forme physique et les propriétés extraordinaires n’auraient jamais pu être déduites de la nature des deux éléments simples qui la composent. La formation de l’eau est seulement un des innombrables exemples de l’apparition, à tous les niveaux évolutifs de l’Univers, de ce que les scientifiques appellent les « propriétés émergentes ».

Nous faisons donc partie d’un Univers extrêmement créatif. La créativité humaine, qui si souvent nous étonne, n’est qu’une expression d’une dynamique qui est présente depuis toujours dans les entrailles du Cosmos. Notre évolution comme espèce, notre développement fœtal, les étapes de notre maturation individuelle psycho-physique, ne sont que l’expression de cette tendance à transformer la réalité, propre à l’Univers depuis ses origines.

Pendant des millénaires les hommes ont cru que le monde naturel était immuable et que les créatures de ce monde étaient sorties des mains du Créateur dans une forme parfaite et définitive. Pendant des millénaires les hommes ont cru aussi que le monde était statique, régi par des lois invariables et éternelles qui assuraient autant son bon fonctionnement, que la perfection de sa nature, dans l’ordonnance globale de la création.

On pouvait ainsi penser et imaginer un état de perfection applicable à chaque créature et valable pour chacune d’elles, l’homme inclus. Ainsi la Bible, dans le récit mythique de la création, présente un monde idéal, un Éden, où l’homme et la femme vivent dans un état de perfection originelle. De son côté, la doctrine chrétienne, bâtie fondamentalement sur la pensée mythique, avait réussi à convaincre les chrétiens de l’existence d’un monde divin parfait, surnaturel, au-delà et au-dessus de l’imperfection du mode matériel, siège de toute perfection et accessible seulement à ceux qui aspiraient à la perfection dès ici-bas.

Dans la religion chrétienne le résultat de cette pensée mythique a fait en sorte que la quête de la perfection est devenue, depuis toujours, le rêve, l’aspiration et, souvent, l’obsession de tout bon chrétien, ainsi que le but de toute âme pieuse et « généreuse », convaincue qu’elle ne pouvait réaliser son salut qu’en cherchant à atteindre l’idéal d’une vie parfaite.

Dans le christianisme catholique, la conviction de la nécessité d’atteindre cet état de perfection afin d’assurer son bonheur éternel, a été tellement forte et influente, qu’au sein de l’Église Catholique ont été créées des structures et des institutions spécialisées dans la production de la perfection.

Dans l’univers statique, immuable de la pensée mythique, il était normal de proposer des modèles fixes et stables de perfection, auxquels tous devaient aspirer. Des millénaires de pensée mythique sont difficiles à effacer ! Aujourd’hui encore, dans notre monde moderne, un peu partout dans les arts, les spectacles, la mode, les médias, la publicité, dans les exigences et les dispositions de la société autant civile que religieuse, nous sommes encore sous l’influence de ces modèles de perfection figée et standardisée. Ces prototypes de perfection tendent toujours à s’imposer, avec la force de l’obligation et de la nécessité à l’admiration et à l’imitation de gens simples, ordinaires qui écoulent le gros de leur existence dans la routine de la médiocrité, de la banalité et de l’insignifiance. Ce sont généralement des modèles d’une perfection chimérique, fausse, trompeuse, irréelle, pratiquement impossible à atteindre. Ce sont des modèles destinés à laisser derrière eux des vies brisées, dans l'illusoire effort de conquérir une impossible perfection.

Aujourd’hui encore, malgré les acquis des sciences modernes, qui nous informent sur l’impossibilité dans la nature d’éléments et de structures fixes et immuables et donc parfaites, nous continuons, malgré tout, à parler et à proposer des modèles de perfection. Ainsi dans le langage et la littérature courante, il est souvent question d’élève modèle, de professeur modèle, de commis modèle, de gérant modèle, d’employé modèle, d’épouse modèle, de famille modèle, des modèles de beautés…

Dans l’Univers qui nous a produit et qui nous accueille la perfection pourtant n’existe pas. Dans l’Univers rien n’est parfait, mais tout est perfectible. Dans la réalité de notre monde, rien ne reste égal à lui-même pendant longtemps. Mais tout, absolument tout, à travers le jeu réglé et en même temps chaotique du hasard, de l’essai, de la composition et de la décomposition, est soumis à un continuel processus de transformation et d’évolution vers un but qui n’est jamais précis ou prévisible, mais toujours aventureux, riche en accomplissements de tout genre et toujours extraordinairement fécond et surprenant.

Dans l’Univers, le manque, la limite, la perte, la destruction, la mort, constituent les conditions indispensables à la naissance de la nouveauté, de la diversité, de la complexité, de la valeur, de la qualité, de la beauté et de la vie. Dans un Univers « émergeant » donc, l’idée même de perfection ou de modèle de perfection n’a pas beaucoup de sens, puisqu’une telle idée comporte nécessairement celle de stabilité, d’immobilité, d’inaltérabilité, étant donné que l’on ne peut rien changer, ni rien ajouter, ni rien soustraire à ce qui est déjà parfait. L’idée de perfection est donc incompatible avec l’idée de changement, de transformation et d’évolution.

Imposer donc des modèles de perfection, équivaut à vouloir couler les individus dans des moules qui les figent dans l’immobilité d’une vie standardisée et homologuée et qui les empêchent de se développer et d’évoluer selon l’originalité, les potentialités et les traits souvent non classifiables et parfois sauvages de leur personnalité. Aujourd’hui, on ne veut pas être à la traîne des autres. On veut être des personnes libres, émancipées, indépendantes. On veut être les maîtres et les artisans de son destin. On veut se sentir responsables autant de nos failles que de nos succès. On veut bâtir notre vie d’une façon unique et originale. On ne veut pas être des copies, mais des originaux. On veut être uniques. Ce que les autres ont été ou ce qu’ils ont accompli, cela intéresse, peut-être, notre curiosité intellectuelle, mais n’affecte ni nos choix existentiels, ni nos comportements. Nous comprenons, en effet, que les chemins par lequel les autres ont passés pour accomplir leur vie ne sont et ne seront jamais semblables aux nôtres ; car chacun a son propre but à atteindre et chacun veut choisir lui-même l’itinéraire qui va l’y conduire. Aujourd’hui nous détestons de plus en plus autant les plans de route imposés, que les voyages organisés.

L’histoire ancienne et récente nous enseigne que les modèles de perfection, les grands idéaux, les grands projets de renouveau universel, de « nouvelle évangélisation », les grands mouvements idéologiques qui cherchent à éradiquer le « mal » et à instaurer des sociétés parfaites, sombrent presque inévitablement dans la barbarie, dans les horreurs et les aberrations du crime institutionnalisé. Comme cela est bien illustré par l’adage populaire qui dit que celui qui cherche à faire l’ange, devient un démon.

Aujourd’hui l’observation du Cosmos nous enseigne que la nature a horreur, non pas du vide, comme on croyait autrefois, mais de la perfection. On peut donc affirmer que la nature aime l’imperfection et qu’elle a besoin de l’imperfection pour mettre en œuvre son processus de création de formes d’être toujours nouvelles, toujours différentes et toujours plus accomplies. La perfection tue autant la vie que la créativité.

Les gens de la modernité commencent à se rendre compte des dégâts et des inconvénients que peut causer dans la vie d’une personne la quête et l’obsession de la perfection morale et spirituelle exigée par la religion ; ou par le culte des modèles classiques de perfection physique, sociale, économique, politique, proposés par les clichés d’une certaine culture et mentalité bourgeoises et traditionnelles.

C’est pour cela qu’on assiste aujourd’hui à une tendance généralisée à envoyer par-dessus bord grand nombre d’attitudes, de comportements, de valeurs hérités du passé. On veut créer du nouveau, de l’inédit dans tous les domaines de la vie et de l’activité humaine : les arts, la danse, la musique, la sexualité, les rapports dans le couple et la famille, la façon de s’habiller, de se coiffer, de communiquer, de traiter les femmes, de consommer, de travailler, etc.

On ne veut pas être parfait ; on ne veut plus être parfait ; on ne pense même plus à être parfait ; on aime être imparfait, parce qu’on désire être traités en humains. Parce qu’on voudrait que nos écarts et nos faiblesses humaines soient regardés avec l’amabilité, l’indulgence, la compréhension, la bienveillance, la compassion de l’adulte qui court avec tendresse et sollicitude vers l’enfant inexpérimenté qui, sur la route, est tombé de sa bicyclette.

On a compris que la perfection n’existe pas en notre monde. On a donc développé une répulsion et un rejet instinctifs envers tout modelé et toute proposition de perfection qui nous viennent d’ailleurs. Dans ces propositions de perfection, on subodore la tromperie, l’arnaque et exploitation de la naïveté et de l’ignorance de la part d’instances (séculières et religieuses) avides et sans scrupules. On ne croit plus en des formes de perfection qui nous viendraient d’en haut et qui nous sont présentées comme correspondant à un état de perfectionnement valable pour nous, mais que d’autres ont cependant établies à notre place. On veut avoir le droit et la possibilité de trouver nous-mêmes les meilleures formes de notre réalisation personnelle, ainsi que les meilleures formules de notre beauté et de notre bonheur.

Nous voulons avoir droit à l’imperfection. Nous voulons avoir la possibilité de nous éloigner des règles établies ou imposées par d’autres ; nous voulons avoir la liberté d’enfreindre les tabous, les interdits ; de sortir des normes, de faire à notre tête, de choisir notre image, de mettre en valeur les traits typiques de notre personnalité, indépendamment de l’approbation et du jugement des autres. Nous préférons être des loups plutôt que des moutons. Nous préférons être de transgresseurs plutôt que des suiveurs.  Nous voulons être acceptés avec nos défauts, nos limites, nos faiblesses, nos infirmités, nos handicaps, comme étant une partie normale, nécessaire et constitutive de notre nature et même comme faisant partie de la « perfection » de notre humanité, et nous refusons d’être confrontés à des modèles ou à des normes de perfection imposés d’autorité. A part pour les torts ou le mal infligé à autrui, nous n’acceptons plus aujourd’hui d’être jugés pour nos convictions, pour nos choix, pour nos orientations sexuelles, pour nos écarts de conduite, pour nos erreurs ou nos défauts ou pour nos fautes personnelles. Nous ne supportons plus d’être condamnés pour nos « péchés ».

Maintenant nous sommes beaucoup plus indulgents envers nous-mêmes, car nous comprenons que nous ne serions pas vraiment des humains, si nous étions sans tares et sans défectuosités. De la nature dans lequel nous vivons, nous avons appris que c’est à travers l’agencement continuel de nos succès et de nos déboires, de nos défaites et de nos victoires, de nos pertes et de nos acquisitions, de nos ruptures et de nos réparations, de nos forces et de nos faiblesses, de nos ombres et de nos lumières, que nous réussissons  finalement à donner la meilleure forme à la construction de notre existence.

Par cette attitude, nous nous insérons instinctivement dans le courant de la réalité cosmique, dont nous sommes parties intégrantes et dont nous reproduisons les dynamiques dans le déploiement de notre existence. Nous sommes, évidemment, appelés à nous débarrasser de nos schémas de pensée, de nos préjugés culturels et de siècles d’endoctrinement religieux systématique, pour arriver à assumer cette attitude, faite autant d’humilité que de bienveillance et de fierté envers la nature de notre humanité.

Malheureusement, en Occident, depuis plus que deux millénaires, la doctrine chrétienne nous a orientés vers une toute autre direction. Certes, si d’un côté, l’Église nous a sans cesse rabaissés, calés, déprimés, culpabilisés, en insistant, jusqu’à la nausée, sur l’état fondamentalement perverti, bâclé et corrompu de notre nature humaine ; de l’autre, elle nous a continuellement séduit avec l’illusion et l’espérance d’une restauration et d’une perfection possibles et même définitives, accessibles à tous ceux et celles qui s’abandonnent à elle et se laissent conduire par elle.

C’est pour cette raison que le monde occidental, qui a baigné pendant des siècles dans l’atmosphère chrétienne, a tellement de difficulté aujourd’hui à faire passer dans la conduite de sa vie et la structuration de sa pensée, les conclusions, pourtant évidentes, de la cosmologie moderne. Malgré l’augmentation générale du niveau de culture et des connaissances, seulement une infime minorité d’individus a pris conscience que les humains ne sont qu’une expression passagère et provisoire des rythmes évolutifs de l’Univers. La majorité de gens pensent encore être le produit fini, la dernière mesure éclatante et le point d’orgue triomphal, par lesquels le Créateur a couronné la symphonie parfaite de sa création. Une création qui leur est soumise, qui leur appartient et de laquelle ils se considèrent les rois et les maîtres et donc en droit de l’exploiter comme bon leur semble.

Il est vraiment surprenant de constater, qu’aujourd’hui encore, en plein XXIe siècle, le monde des religions en général et de la religion chrétienne en particulier, n’éprouve aucune difficulté à jongler avec le concept de « perfection» et à le proposer à ses fidèles comme une marchandise plutôt chère et difficile à obtenir, mais cependant toujours largement disponible sur le marché, pour ceux et celles qui ont assez de moyens pour en payer le prix. L’Église catholique a même mis sur pied un vaste et complexe réseau d’organismes (Instituts de vie consacrée–IVC) spécialisés dans la production de la perfection (conçue, rien de moins, comme une reproduction et une participation dans l’âme humaine de la perfection même de Dieu). Si l’Église reconnaît que la quête de la perfection n’est pas l’affaire de tout le monde et que la majorité de ses fidèles se contente de vivre une vie bien prosaïque et ordinaire, elle admet cependant qu’il existe une élite d’élus qui, touchés par la grâce de Dieu ou par le feu sacré de l’ambition ou de la prouesse spirituelles, se lancent avec détermination dans la pénible et ardue entreprise de la conquête de la perfection.

Toutefois, étant donné qu’il ne peut s’agir évidemment ici que d’une perfection spirituelle et intérieure et donc ni contrôlable ni vérifiable avec les techniques de l’analyse empirique, on ne pourra jamais savoir et dire avec certitude si cette quête de la perfection, proposée par la religion, obtient vraiment des résultats et si elle arrive vraiment à donner ce qu’elle offre ou à réaliser ce qu’elle promet. Depuis toujours l’Église a bâtie son assurance doctrinale et la solidité de sa structure sur l’impossibilité de la vérification, et donc sur l’impossibilité, de la part de quiconque, de nier, de démentir et de contester autant les contenus de ses dogmes, que la réalité des avantages et des accomplissements spirituels qu’elle promet à ses fidèles.

Il faut dire aussi que l’Église n’est pas particulièrement préoccupée, ni concernée, ni intéressée par les résultats effectifs, obtenus ou pas, de son action dans la vie des personnes. La seule chose qui la préoccupe c’est uniquement la soumission et la foi de ses fidèles en l’efficacité de ses procédures et de ses moyens de perfectionnement spirituel, afin d’assurer, à intérieur de l’institutions ecclésiale, un bon achalandage sur le marché de l’offre et la demande de la perfection spirituelle ou de la sainteté.

Dans ma vie, j’ai souvent l’occasion de côtoyer des gens d’Église qui pensent être de personnes «bien». Et cela, non seulement dans le sens qu’ils sont convaincus de n’avoir rien à se reprocher et de ne jamais avoir fait du mal à qui que ce soit ; mais surtout parce qu’ils croient établis dans un état d’excellence intérieure qui les satisfait pleinement. Ils se sentent «bien» comme il sont et tels qu’ils sont. Ce type d’individus ne ressent aucun besoin de changer.

 Ces personnes ne pensent peut-être pas qu’elles sont parfaites, mais elles croient que l’état dans lequel elles se trouvent, l’ordre qu’elles ont reçu, les vœux qu’elles ont prononcés, les principes qui les orientent, les valeurs qui les inspirent, le style de vie qu’elles mènent, l’institution dont elles font partie, la religion qu’elles professent…, constituent pour elles un gage et une garantie de perfection. Ce genre de personnes ont un défaut de vision intérieure. Elles ne voient pas le monde dans la variété extraordinaire de ses couleurs. Elles ne perçoivent la réalité qui les entoure qu’en noir et blanc. Ils ont une conception dualiste de la réalité qui le pousse à diviser les humains en deux catégories opposées : eux et les autres, les bons et le méchants, les sauvés et les perdus, leur religion qui est la seule vraie et toutes les autres religions qui sont fausses, ceux qui sont dans la vérité et ceux qui sont dans l’erreur, les leurs et tous les autres, nous, les croyants destinés au paradis et tous les autres infidèles condamnés à l’enfer.

Évidemment, ces personnes se considèrent meilleures que toutes les autres, supérieures aux autres, plus proches de Dieu que tous les autres, préférées de Dieu, dans les bonnes grâces du Tout-Puissant et a donc autorisées à regarder le monde du haut de leur état de perfection et à le juger. Elles appartiennent à la classe des élus. Si habituellement elles se vantent de ne jamais faire du mal à personne, rarement on les verra s’engager et se  dépenser pour faire du bien au plus grand nombre. Si elles arrivent à être conscientes de leurs failles et de leurs défauts, ce n’est que pour les excuser et dire que, finalement, leurs peccadilles, ne sont rien en comparaison des crimes et de la méchanceté du reste de l’humanité.

Je pense que la pire calamité qui puisse arriver à un individu au cours de son existence, c’est d’être soumis à un endoctrinement et à une violence psychologique tels, d’en arriver à la conviction d’appartenir à la catégorie des « élus » et des « parfaits ». Les conséquences d’une telle attitude sont catastrophiques pour la qualité humaine de la personne. En effet, ces personnes se transforment souvent en des individus hautains, hypocrites, arrogants, intolérants, haineux et violents. Ne réussissant pas à maîtriser «parfaitement» la poussée de leurs pulsions bien humaines, pour les accorder à leurs objectifs de perfection et à la hauteur à laquelle ils ont fixé la barre de leur aspirations et de leurs attentes, ils dérivent vers la névrose; ils deviennent des êtres fondamentalement insatisfaits, psychologiquement débalancés, sentimentalement tourmentés, des éternels frustrés, qui déversent sur les autres leur amertume inconsciente, leur morosité accumulée, leurs déceptions inavouées et leurs refoulements mal gérés.

J’en ai vu de catholiques parfaits marcher dans les rues, étendards déployés et tambours battant, manifester contre l’avortement, insulter les passants, briser les vitres des cliniques et proférer des menaces de mort contre les médecins qui y pratiquent.

J’en en ai rencontré de parents parfaits, à la messe tous les dimanches, qui ont chassé de leur maison le fils homosexuel et qui, quinze ans après, refusent toujours de lui adresser la parole.

 Ce sont désormais à l’ordre du jour  les nouvelles de ces parfaits musulmans qui, au nom et au cri d’Allah le Grand et le Miséricordieux, se complaisent dans l’élimination ou le massacre du plus grand nombre possible d’infidèles.

Dans les évangiles nous voyons Jésus se méfier de « justes » et des « parfaits » et se tenir loin de ceux qui se vantent d’être dans un état de perfection qu’ils cherchent à étaler à l’admiration de tous. Il sait que ce genre de personnes sont inconvertibles, car insensibles à un autre esprit, imperméables à sa prédication, réfractaires à toute proposition de conversion, de changement, d’évolution et de nouvelle vie.

Jésus fréquente plutôt et presque exclusivement les gens qui sont considérés des «pécheurs » et donc des « imparfaits », mais qui, en réalité, pour Jésus, sont ceux et celles dans lesquels il entrevoyait le bon, le fertile, le parfait terreau qui peut être labouré et travaillé, afin d’y semer et d’y faire pousser la plante de l’amour désintéressé envers tous et une nouvelle forme d’humanité.

Lors de la formation ou du développement des organismes vivants, des erreurs surviennent souvent lors de la transcription et du transfert des informations contenues dans l’ADN des cellules souches et responsables de leur structure bio-organique. Ces erreurs, si d’un côté elles sont à l’origine des nombreuses formes de cancers qui affectent la qualité de la santé et bien souvent détruisent la vie, de l’autre, elles sont aussi responsables de l’époustouflante richesse et variété de notre biosphère, ainsi que de la préservation et de l’évolution de la vie sur notre planète. Sans ces erreurs et ces déviations, il n’existerait aucune forme de beauté et de vie sur terre.

Cela nous fait comprendre que le concept de perfection (=absence d’imperfections erreurs, défectuosités) est essentiellement synonyme de grisaille, monotonie, platitude et stérilité, car, comportant nécessairement l’idée de fixité et d’immuabilité, elle ne peut donner naissance à rien de nouveau. C’est pour cette raison que la « perfection » n’existe pas dans la réalité de notre Univers. Elle n’est qu’une notion cérébrale, le produit d’une imagination primitive, d’une religiosité naïve et débordante qui a accouché du mythe de la « perfection », lorsqu'elle a imaginé l’existence d’un Dieu parfait.

La notion de «perfection» est donc un concept fictif et mythique, qui n’a aucune correspondance dans la réalité autant du monde physique, que du monde de l’esprit, propre à la nature de l’homme. Dans l’être humain la qualité de ses connaissances, de sa culture, de ses priorités, de ses attitudes, de ses agissements, de ses accomplissements, de ses relations, de ses intérêts, de ses amours… ne sera jamais parfaite, mais toujours perfectible… jusqu'à la fin des temps.

Si dans le langage courant on continue à parler de « perfection » et de «parfait», il est évident que ces termes doivent être compris et interprétés comme un artifice ou une figure littéraire ou une forme de métaphore, servant seulement à exprimer l’« excellence» de quelque chose. Leur donner un contenu ontologique, ce serait tomber dans l’insensé et l’absurde.

Il faut cependant admettre que la recherche de perfection reste un élan positif de notre cœur qui nous pousse à nous améliorer, en autant que cet élan soit accompagné à la fois d’humilité et de confiance en notre valeur, et que la perfection demeure un rêve vers lequel nous tendons incessamment, tout en gardant à l’esprit qu’il ne sera jamais totalement réalisé.

Alors soyons en paix avec nous-mêmes ! Nous sommes très bien ainsi: humains, faibles et imparfaits ! C’est ainsi que nous plaisons le plus à Dieu… et souvent aussi aux femmes et aux hommes !



BM


CHANGER NOTRE REGARD

Réflexions pour la fête de l’Ascension

(Act.1,1-11 – Mt. 28,16-20) 

Le récit de l’ascension au ciel de Jésus est une construction des évangélistes qui, comme ils ont entouré sa naissance d’événements célestes extraordinaires, ont voulu offrir une conclusion glorieuse à la vie de ce grand personnage que fut pour eux le Prophète de Nazareth, en décrivant une apothéose finale, par le recours au mythe de l’ascension au ciel, qui constituait une formule de glorification et d’exaltation assez courante dans la littérature ancienne.

Les récits d’apparitions du Ressuscité cherchent aussi à décrire des expériences spirituelles survenues chez certains disciples après la mort du Maître. Ces récits ont donc un caractère catéchétique. Ils veulent instruire les chrétiens sur la permanence de l’Esprit de Jésus dans la vie des disciples; sur la continuation de son œuvre et donc sur la prolongation de la réalité spirituelle de sa présence, au-delà de limites de sa mort physique. Ils cherchent donc à présenter aux chrétiens un Jésus toujours bien vivant qui est devenu maintenant l’inspirateur, le souffle, l’âme, la lumière, le guide, le chemin de ceux et celles qui se sont attachés à lui. Jésus continue de vivre non seulement en Dieu, mais il vit aussi en chaque disciple à travers l’Esprit qu’il leur a laissé et qui désormais inspire et anime toute leur existence.

Le récit de l’Ascension du Seigneur se situe dans la ligne de cette catéchèse. Nous ne devons donc pas nous arrêter aux détails cocasses et fantastiques du récit, mais découvrir le message que le texte veut communiquer.

Quel est ce message? Celui de l’ange aux disciples témoins de l’ascension du Seigneur : «Ne restez pas là les yeux levés à contempler le ciel… Il n’y a rien à regarder là-haut qui puisse vous intéresser! Allez, bougez, partez, engagez-vous, annoncez, enseignez, témoignez, baptisez. Car le seul lieu où se joue le destin de l’homme, n’est pas le ciel, mais la terre. Le seul lieu où l’on peut trouver Dieu, ce n’est pas là-haut, mais ici-bas et dans le cœur de chaque personne. C’est l’homme et non pas le ciel, le lieu privilégié de la présence de Dieu dans notre monde. Ce n’est plus Dieu, mais l’homme ce qui doit désormais constituer le but de vos engagements et l’objet de vos préoccupations humaines et le centre de votre amour. Maintenant, pour trouver Dieu, il faut trouver l’homme. Pour aimer Dieu, il faut aimer l’homme. Il est désormais nécessaire de renverser la direction de vos regards: on ne voit Dieu qu’en regardant l’homme. On n’atteint Dieu, qu’en atteignant l’homme. On ne touche au mystère de Dieu, qu’en touchant au mystère de l’homme, c’est-à-dire en l’aidant à découvrir et à vivre le mystère de son identification avec le Dieu qui l’habite. Il faut désormais poser sur le monde un regard différent. Il faut le regarder avec le regard de Jésus, ce qui veut dire avec un regard  plein d’amour ».

C’est ce revirement de notre regard et de nos préoccupations ce qui constitue le message fondamental de l’Ascension.

Le Maître, s’il est parti, nous a cependant laissé son regard et son esprit. Ce regard nous aide à donner du sens à la réalité qui nous entoure et nous empêche de sombrer dans l’angoisse existentielle, le découragement et la désespérance qui caractérisent souvent la vie et surtout la pensée de ceux qui n’ont pas la foi, lorsqu’ils sont confrontés aux drames, aux revers et aux malheurs de l’existence. Aujourd’hui nous sommes tous portés à jeter un regard désabusé, pessimiste, souvent défaitiste sur notre monde, échaudés comme nous le sommes par la complexité, la gravité et l’apparente insolubilité des problèmes dont souffre notre société.

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais aujourd’hui il y a de plus en plus de gens convaincus que nous sommes en train d’entrer dans une ère récessive et particulièrement obscure et inquiétante de notre histoire; que toutes les perspectives de bonheur et que tous les rêves de progrès et de bien être universel espérés après la fin de la guerre froide (1987), la chute du communisme (1991), l’arrivée des libertés démocratiques et du capitalisme libéral, sont en train de s’effondrer. On se rend de plus en plus compte que l’avidité et la bêtise humaine sont non seulement en train d’arrêter la marche évolutive de l’humanité, mais qu’elles sont en train de mettre en place les conditions létales et les explosifs qui peuvent faire sauter notre planète et conduire la race humaine à son extinction.

On a l'impression que, globalement, la qualité humaine de nos vies n’avance plus, mais recule, qu'on ne va pas vers un mieux-être, mais vers un pire-être. Dans un livre paru récemment (Le retour de l’Histoire, Éd. Boréal, 2017) au Québec, Jennifer Welsh, une canadienne, ex conseillère spéciale des Nations Unies, spécialiste en questions sociales et politiques, fait une analyse de la situation actuelle du monde. Dans son ouvrage, elle fait remarquer la réapparition de phénomènes que l’on croyait disparus depuis longtemps: génocides, famines imposées (par les conflits, les déplacements de populations), invasions, migrations massives, rivalités tribales et géopolitique. Elle arrive à la conclusion que notre société moderne est globalement en train de subir un retour en arrière sur quatre fronts principaux qu’elle identifie de la façon suivante: retour de la barbarie (en Syrie et Irak); retour de la guerre froide; retour de migrations de masse; retour des inégalités (en ce qui a trait à la richesse et aux inégalités des revenus dans nos démocraties libérales).

Ce n’est donc pas étonnant qu’aujourd’hui les gens sombrent si facilement, d’un côté, dans la déception, le découragement, la résignation, le fatalisme, et, de l’autre dans la critique amère, haineuse, l’agressivité et la violence. 

Pour nous, les chrétiens, l’annonce évangélique est là pour nous faire réaliser que sans une ouverture du cœur et de l’esprit sur une dimension plus sacrée, plus spirituelle, plus intime et plus positive de la réalité et sans une prise de conscience, et une intégration des Forces divines et donc amoureuses qui la traversent, les humains ne peuvent aller que vers leur déshumanisation et leur perte.

Le message de l’évangile nous dit que sans la foi en un Amour Fondamental et Originel qui nous porte et qui constitue le sens de notre existence, les rapports humains ne peuvent se déployer qu’à l’enseigne de l’agressivité, de l’exploitation, de la compétition farouche dans un monde fermé sur lui-même et donc sans souffle, sans horizons, sans perspectives.

Seulement si nous avons un regard transfiguré par cette foi qui nous vient de notre adhésion à Jésus, nous devenons capables d’apprivoiser la réalité, ainsi que de la rendre transparente à la présence de l’Esprit.

Seulement avec le regard de Jésus posé sur elle, la réalité devient icône, signe, parole d’une Réalité plus grande, manifestation de la présence divine qui la travaille de l’intérieur.

Nous devenons capables de comprendre que rien n’est absurde ; mais que tout a un sens, que le silence possède une Parole et que l’obscurité est traversée par une lumière. La foi en cette présence divine de l’amour dans notre monde, est le seul moyen que nous avons pour échapper à la désespérance et pour nous convaincre que nous n’avons pas le droit de baisser les bras, mais que, tous ensemble, nous avons toujours la possibilité de contrer les forces de l’égoïsme et du mal et de bâtir un monde plus juste, plus fraternel et plus humain.

L'ascension rappelle donc aux chrétiens que si Jésus vit désormais dans la vie de Dieu, c’est parce qu’il il ne l’a jamais vraiment quittée. En effet, en vivant toute sa vie dans l’amour, il a toujours vécu en Dieu. Les chrétiens doivent donc savoir, que s’ils vivent eux-aussi dans l’amour, ils vivent en Dieu et deviennent bâtisseurs de relations d’amour. Alors la confiance en les capacités humaines de l’amour comme force innovatrice et transformatrice du monde et de la société humaine devient possible. C’est une confiance qu'il faut maintenir vivante, même dans l'imprévisible, dans les moments et les circonstances les plus difficiles de l’existence. Cette confiance nous vient de la conviction que les forces de l’amour qui ont créé et qui soutiennent l’Univers et qui ont soutenu et maintenu en Vie Jésus, même au-delà de la catastrophe de sa mort, continueront à être plus puissantes que les forces destructrices de l’égoïsme, de l’avidité, de la stupidité et de méchanceté humaine.

 Ce récit symbolique de l’ascension qui introduit Jésus, l’homme moulé par l’Esprit de l’Amour, dans les hauteurs profondes de notre Univers, n’est rien d’autre qu’une parabole qui cherche à faire comprendre que la flamme de l’amour brille toujours dans les profondeurs de notre monde, même au cœur de nos nuits les plus noires et de nous gouffres les plus profonds. Elle ne demande qu'à nous éclairer.




BM